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Presented to the LiBRARY oj the

UNIVERSITY OF TORONTO

by

^^ OEUVRES '

DE PLATON,

TRADUITES

PAR VICTOR COUSIN.

TOME CINQUIEME.

PARIS,

BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES,

RUE DE SEINE, W" 12.

M. DCCC. XXIII.

1^^

\BRÂ^^

V

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A

Cl. FAURIEL.

SES AMIS LE connaissent;

ils admirent et ils aiment

la noblesse de son ame,

l'Étendue et la délicatesse de son espfxIt.

TABLE

DES MATIERES CONTENUES DANS LE TOME CINQUIEME.

r-SIglr-STr ,

LE PREMIER

ALCIBIADE.

PliVGE I

LE SECOND ALCIBIADE.

i35

HIPPARQUE.

177

LES RIVAUX.

ao5

THÉAGÈS.

. 227

CHARMIDE.

265

LACHES.

33i

NOTES.

398

«•— «ataoa»»

LE PREMIER

ALCIBIADE,

ou

DE LA NATURE HUMAINE.

ARGUMENT

PHILOSOPHIQUE.

««««»«•«»•«•

XjE sujet de ce dialogue est eu effet la na- ture humaine , ou la connaissance de soi- même , considérée comme le principe de toute perfection , de toute science , et parti- culièrement de la science politique.

Platon , ou l'auteur quel qu'il soit de ce dialogue n'arrive au vrai sujet , la connais- sance de soi-même, qu'à travers un assez long préambule sur le juste et l'utile , et à peine est-il arrivé au point essentiel , qu'il l'effleure et se jette dans les conséquences politiques.

Le préambule sur le juste est fort remar- quable par la méthode du raisonnement. Socrate prouve à Alcibiade qu'il doit igno- rer ce que c'est que le juste ; car, comment

4 ARGUMENT.

le saurait-il ? On ne sait que ce que l'on a trouvé soi-même ou appris des autres. L'a- t-il trouve' lui-même? Il a pu le trouver s'il l'a cherché : il a pu le chercher s'il a cru l'ignorer. Mais quand a-t-il cru l'ignorer.^ Assurément ce n'est pas hier, ni le mois der- nier, ni l'année dernière , ni auparavant dans les jours de son enfance, oii les mots de justice et d'injustice se mêlaient sans cesse à tous ses propos. Il est donc impos- sible de déterminer le temps oii il a cru l'ignorer, et par conséquent il a pu le chercher et le trouver. L'a-t-il appris des autres ? Mais les autres , ou l'ont trouvé d'eux-mêmes , ou l'ont appris des autres. Ils n'ont pu le trouver d'eux-mêmes plus qu'Al- cibiade , et , s'ils l'ont appris des autres , de qui ceux-là lavaient-ils appris ? Ce cercle est sans fin. Et il ne faut pas dire qu'Alci- biade a pu l'apprendre dans le commerce du peuple ; car le peuple est un excellent maître de langue , mais un très mauvais

ARGUMENT. 5

maître de justice , qui n'est d'accord là- dessus ni avec lui-même, ni avec les autres. La preuve en est dans les orages des déli- bérations publiques d'Athènes, et dans les guerres perpétuelles des peuples de la Grèce entre eux.

Le même raisonnement s'applique à l'utile. Mais, sans rengager Alcibiade dans le même genre d'argumentation, Socrate se contente de lui demander s'il croit que l'utile et le juste sont la même chose. Alcibiade le nie d'abord , et en convient ensuite , après une discussion qui aurait pu être aisément plus sévère et plus lumineuse. Or, si l'utile est la même chose que le juste , et si Alcibiade ne sait pas ce que c'est que le juste , il ne sait donc point ce que c'est que l'utile ; et il reste convaincu d'ignorer précisément les deux points sur lesquels roulent toutes les affaires de ce monde , lui qui se proposait d'aller de ce pas donner son avis aux Athé- niens sur leurs affaires.

6 ARGUiMENT.

La conséquence de toute cette discussion est qu Alcibiade a beaucoup à apprendre avant d'être un homme d'état , et qu'il faut d'abord qu'il s'instruise et se perfectionne.

Or, la perfection d'un être n'est point ailleurs que dans la fidélité à sa propre na- ture , et qui ne sait quel il est, ne peut con- cevoir quel il doit être : le point de départ de toute perfection est la connaissance de soi- même. C'est le fond de l'Alcibiade.

Que sommes-nous donc ? On a dit que l'homme est une intelligence servie par des organes. Il fallait dire que l'homme est une intelligence qui se sert des organes. En effet, le moi ne s'aperçoit lui-même que dans le sentiment intime du pouvoir qu'il a de se servir, quand et comment il lui plaît , de ces mêmes organes qui l'enveloppent et dont il semble le produit. Ce n'est qu'en se ser- vant d'eux qu'il s'en distingue, et ce n'est qu'en s'en distinguant qu'il soupçonne leur existence et reconnaît la sienne. Tant que

ARGUMENT. 7

l'homme ne fait que sentir, jouir ou souf- frir, sa sensibilité eût-elle acquis les de've- loppemens les plus riches et les plus vastes , occupât-il l'espace entier de son étendue, remplît-il le temps de sa durée, Thomme n'est pas encore, du moins pour lui-même ; il n'est , à ce degré , qu'une des forces de la nature , une pièce ordinaire de l'ordre du monde et du mécanisme universel qui agit en lui et par lui. Mais quand , parti des pro- fondeurs de l'âme, prémédité, délibéré, voulu , l'acte libre vient s'interposer au mi- lieu du flux et du reflux des affections et des mouvemens organiques , le miracle de la personnalité humaine s'accomplit. Tant que le sentiment de l'action volontaire et libre subsiste dans l'âme, le miracle conti- nue; l'homme s'appartient à lui-même, et possède la conscience d'une existence qui lui est propre. Quand ce sentiment diminue, celui de l'existence décroît proportionnelle- ment : ses divers degrés mesurent l'énergie ,

8 ARGUMENT,

la pureté, la grandeur de la vie humaine; et quand il est éteint, le phénomène intellec- tuel a péri.

Tel est l'homme, le principe individuel, To aÙTo cxaffTov ; mais , pour le bien connaître, il ne suffît pas de le considérer en lui-même , de le suivre dans ses actes et ses applica- tions à tout ce qui n'est pas lui ; il faut le considérer de plus haut , et le rapporter lui- même à son propre principe, à l'essence uni- verselle dont il émane , «ùto rb ahrô.

Ce qui constitue le moi , c'est son carac- tère de force ou de cause. Or, cette cause, précisément parce qu'elle est personnelle , relative, déterminée, to «yro «a^rov , et qu'elle agit dans le temps et dans l'espace, est finie, limitée par l'espace et par le temps , et l'op- position nécessaire des forces étrangères de la nature; elle a ses degrés , ses bornes , ses affaiblissemens, ses suspensions, ses défail- lances ; elle ne se suffit donc pas à elle-même ; et alors même que, fidèle à sa nature, elle

ARGUMENT. 9

résiste à la fatalité qui fait effort pour l'en- traîner et l'absorber dans son sein, alors même qu'elle défend le plus noblement con- tre cette fatalité et les passions qui en déri- vent^ la liberté faible et bornée, mais réelle et perfectible dont elle est douée ; elle éprouve le besoin d'un point d'appui plus ferme en- core que celui de la conscience, d'une puis- sance supérieure elle se renouvelle , se fortifie et s'épure. Mais cette puissance , oii la trouver? Sera-ce à la scène mobile de ce monde que nous demanderons un principe fixe.'^ Sera-ce à des formules abstraites que nous demanderons un principe réel ? Il faut donc revenir à l'âme , mais il faut entrer dans ses profondeurs. Il faut revenir au jnoi , car le moi seul peut donner un prin- cipe actif et réel; mais il faut dégager le moi de lui-même pour en obtenir un prin- cipe fixe, c'est-à-dire qu'il faut considérer le moi substantiellement; car la substance du moi , comme substance du moi , doit être

lo ARGUMENT.

une force, et, comme substance, elle doit être une force absolue. Or, n'est-ce pas un fait que , sous le jeu varié de nos facultés et pour ainsi dire à travers la conscience claire et distincte de notre énergie personnelle, est la conscience sourde et confuse d'une force qui n'est pas la nôtre, mais à laquelle la nôtre est attachée, que le moi, c'est-à-dire toute l'activité volontaire, ne s'attribue pas, mais qu'il représente sans toutefois la re- présenter intégralement, à laquelle il em- prunte sans cesse sans jamais l'épuiser, qu'il sait antérieure à lui , puisqu'il se sent venir d'elle et ne pouvoir subsister sans elle, qu'il sait postérieure à lui, puisque, après des dé- faillances momentanées , il se sent renaître dans elle et par elle? Exempte des limites et des troubles de la personnalité, cette force antérieure, postérieure , supérieure à celle de l'homme, ne descend point à des actes particuliers, et, par conséquent, ne tombe ni dans le temps ni dans l'espace, immobile

ARGUMENT. 1 1

dans l'unitë de son action infinie et inépui- sable, en -dehors et au-dessus du chan- gement , de l'accident et du mode , cause invisible et absolue de toutes les causes con- tingentes et phénoménales , substance, exis- tence, liberté pure, Dieu. Or, Dieu une fois conçu comme le type de la liberté en soi, et l'âme humaine comme le type de la liberté relative ou de la volonté, il suit que plus l'âme se dégage des liens de la fatalité , plus elle se retire des élémens profanes qui l'environnent , et qui l'entraînent vers ce monde extérieur des images , et des formules aussi vaines que les images, plus elle revient et s'attache à l'élément sacré, au Dieu qui habite en elle; et mieux elle se connaît elle- même, puisqu'elle se connaît non-seulement dans son état actuel, mais dans son état pri- mitif et futur, dans son essence. C'est la condition et le complément de toute sagesse, de toute science , de toute perfection.

Voici maintenant les conséquences prati-

j 2 ARGUMENT.

ques : celui qui se connaît lui-même et dans l'individualité qui constitue son état actuel , et dans le principe universel dont il émane , celui-là sait que ce n'est pas les avantages extérieurs , qui ne lui appartiennent pas , mais lui-même , mais son âme , qu'il doit chercher à perfectionner, et qu'il doit la perfectionner en la ramenant et l'élevant sans cesse à son principe, à l'essence libre et pure dans laquelle elle se contemple , et qui lui sert à-la-fois de substance , de cause et d'idéal. Mais celui qui ne se connaît pas lui-même ignore la perfection qui lui est propre. Incapable de se perfectionner lui- même , il l'est , à plus forte raison , de per- fectionner les autres et de se mêler utilement de leurs affaires. Il est donc nécessairement un mauvais homme d'état. Tant qu'on n'est pas vertueux, il faut obéir; tant qu'on ne connaît pas l'art de rendre vertueux les au- tres , il ne faut pas leur commander. Car, ce qu'il faut d'abord procurer à la république,

ARGUMENT. i3

ce ne sont pas les avantages extérieurs, mais c'est la vertu pour les citoyens. La vraie politique est l'art de persuader la justice.

LE PREMIER

ALCIBIADE,

ou

DE LA NATURE HUMAINE.

SOCRATE, ALCIBIADE.

SOCRATE.

V ILS de Clinias , tu es sans doute surpris qu'ayant été le premier à t'aimer, seul je te reste fidèle , quand tous mes rivaux t'ont quitté; et que les autres t'ayant fatigué de leurs protes- tations d'amour, j'aie été tant d'années sans même te parler. Et ce n'est aucune considéra- tion humaine qui m'a retenu, c'est une considé- ration toute divine, comme je te l'expliquerai plus tard. Mais aujourd'hui que l'obstacle qui nous séparait s'est retiré , je m'empresse de t'a-

i6 LE PREMIER ALCIBIADE.

border, et j'espère que désormais cet obstacle ne reparaîtra plus. Sache donc que pendant tout le temps de mon silence , je n'ai presque cessé de réfléchir et d'avoir les yeux ouverts sur ta conduite avec mes rivaux. Parmi ce grand nom- bre d'hommes orgueilleux qui se sont attachés à toi, il n'y en a pas un que tu n'aies rebuté par tes dédains; et je veux te dire ici la cause de tes mépris pour eux. Tu crois n'avoir besoin de personne , et, qu'à commencer par le corps et à finir par l'âme, tu as trop d'avantages pour qu'aucun secours te soit nécessaire. Car, pre- mièrement, tu te crois le plus beau et le mieux fait de tous les hommes, et, à vrai dire, il ne faut que te voir pour être bien sûr que tu ne te trompes pas : en second lieu , tu te crois de la plus illustre famille d'Athènes, qui est la première de toutes les villes grecques; tu sais que, du côté de ton père, tu y as des amis et des alliés nombreux et puissans qui t'appuieront en toutes rencontres, et que tu n'en as pas moins, ni de moins considérables, du côté de ta mère * ; mais ce que tu regardes comme ta plus grande force, c'est Périclès , fils de Xan-

* Par son père Clinias, il descendait d'Eurisacès, fds d'Ajax; et du côté de sa mère Dinomaque, il était Alcméo- nide, et descendait de Mégaclès.

LE PREMIER ALCIBIADE. 17

tippe, que ton père t'a laissé pour tuteur à toi et à ton frère , Périclès dont l'autorité est si grande, qu'il fait tout ce qu'il veut, non-seule- ment dans cette ville, mais aussi dans toute la Grèce et chez les plus puissantes nations étran- gères. Je pourrais encore parler de tes richesses, si je ne savais que c'est ce qui te donne le moins de vanité. Tous ces grands avantages t'ont si fort enflé le cœur, que tu as méprisé tous tes amans comme des hommes indignes de toi; eux, à leur tour, se sont retirés. Cela ne t'a pas échappé; et voilà pourquoi je sais bien que tu t'étonnes de me voir persister dans mon amour , et que tu cherches quelle espérance j'ai pu conserver pour te suivre encore après que tous mes rivaux t'ont abandonné.

ALCIBIADE.

Mais une chose que tu ne sais peut-être pas , Socrate , c'est que tu ne m'as prévenu que d'un moment. J'avais dessein de t'aborder le premier, et de te demander ce que tu veux , et ce que tu espères pour m'importuner comme tu fais, te trouvant toujours très soigneusement dans tous les lieux je vais; car véritablement je ne puis concevoir ce que tu prétends, et tu m'obligeras de l'expliquer.

SOCRATE.

Tu m'entendras donc volontiers si , comme 5. 2

i8 LE PREMIER ALCIRIADE.

tu le dis, tu as envie de savoir ce que je pense; et je vais te parler comme à un homme qui aura la patience de m'entendre , et qui ne cherchera pas à m'échapper.

ALCIBIADE.

A merveille; voyons, parle.

SOCRATE.

Prends bien garde à quoi tu t'engages, afin que tu ne sois pas surpris si j'ai autant de peine à finir que j'en ai eu à commencer.

ALCIBIADE.

Parle , mon cher, je t'entendrai tout le temps que tu voudras.

SOCRATE.

Il faut donc t' obéir; et, quoiqu'il soit un peu pénible de parler d'amour à un homme qui a maltraité tous ses amans, il faut avoir le cou- rage de te dire ma pensée. Pour moi, Alcibiade, si je t'avais vu, satisfait de tels avantages, t'ima- giner que tu n'as rien de mieux à faire qu'à t'y reposer toute ta vie, il y a long-temps que j'au- rais aussi renoncé à ma passion ; du moins je m'en flatte. Mais je vais te découvrir de toutes autres pensées de toi sur toi-même , et tu con- naîtras par que je n'ai jamais cessé de t'étu- dier. Je crois que si quelque Dieu te disait tout- à-coup : Alcibiade, qu'aimes-tu mieux ou mou- rir tout-à- l'heure, ou, content des avantages

LE PREMIER ALCTRIADE. 19

que tu possèdes, renoncer à en acquérir jamais de plus grands; oui, je crois que tu aimerais mieux mourir. Mais dans quelle espérance vis- tu donc? Je vais te le dire. Tu es persuadé qu'aussitôt que tu auras harangué les Athéniens, et cela arrivera au premier jour, tu leur prou- veras que tu mérites bien plus de crédit que Périclès et aucun des plus grands citoyens qu'ait jamais eus la république; et alors tu ne doutes pas que tu ne deviennes tout puissant dans Athènes, et, par là, dans toutes les villes grec- ques, et même chez les nations barbares qui habitent notre continent *. Et si ce Dieu te disait encore que tu seras maître de toute l'Europe, mais que tu ne passeras pas en Asie et que tu n'y dirigeras pas les affaires, je pense que tu ne voudrais pas vivre pour si peu de chose, à moins de remplir la terre entière du bruit de ton nom et de ta puissance ; et je crois qu'ex- cepté Cyrus et Xerxès, il n'y a pas un homme dont tu fasses cas. Voilà quelles sont tes espé- rances, je le sais, et ce n'est point une conjec- ture : c'est pourquoi, sentant bien que je te dis vrai , tu me demanderas peut-être : Socrate , qu'a de commun ce préambule avec ce que tu voulais me dire, pour m'expliquer la persévé-

* Les Thraces et les Macédoniens.

2.

20 LE PREMIER ALCIBIADE.

rance de tes poursuites? Je vais te satisfaire, cher enfant de Clinias et de Dinoraaque. C'est que tu ne peux accomplir tous ces grands des- seins sans moi : tant j'ai de pouvoir sur toutes tes affaires et sur toi-même! De vient aussi, sans doute, que le Dieu qui me gouverne ne m'a pas permis de te parler jusqu'ici, et j'atten- dais sa permission. Et comme tu espères que dès que tu auras fait voir à tes concitoyens que tu leur es très précieux, à l'instant tu pourras tout sur eux, j'espère aussi que je pourrai beau- coup sur toi, quand je t'aurai convaincu que je te suis du plus grand prix, Alcibiade, et qu'il n'y a ni tuteur, ni parent , ni personne qui puisse te mener à la puissance à laquelle tu aspires , excepté moi , avec l'aide du Dieu , tou- tefois. Tant que tu as été plus jeune, et que tu n'as pas eu cette grande ambition, le Dieu ne m'a pas permis de te parler, afin que mes pa- roles ne fussent pas perdues. Aujourd'hui, il me le permet , car tu es capable de m'entendre.

ALCIBIADE.

Je t'avoue, Socrate, que je te trouve encore plus étrange depuis que tu as commencé à me parler, que pendant que tu as gardé le silence, et cependant tu me le paraissais terriblement. Que tu aies devine juste mes pensées , je le veux; et quand je te dirais le contraire , je ne vien-

LE PREMIER ALCIBIADE. 21

drais pas à bout de te persuader. Mais toi , com- ment me prouveras-tu , en supposant que je pense ce que tu dis, qu'avec ton secours je réussirai, et que sans toi je ne puis rien?

SOCRA.TE.

Me demandes-tu si je suis capable de te faire un long discours, comme ceux que lu es accou- tumé d'entendre*? Non, car ce n'est pas ma manière. Mais je suis en état, je crois, de te convaincre que je n'ai rien avancé que de vrai, pour peu que tu veuilles bien m'accorder une seule chose.

ALCIBIADE.

Je le veux bien , pourvu que cela ne soit pas trop difficile.

SOCRATE.

Est-ce une chose si difficile que de répondre à quelques questions?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Réponds-moi donc.

ALCIBIADE.

Tu n'as qu'à m'interroger.

* Allusion à l'habitude qu'avait Alcibiade d'écouter les longs discours des sophistes.

aa LE PREMIER ALCIBL\DE.

SOCRATE.

Tiiiterrogerai-je, comme si tn avais les grands desseins que je t'attribue?

A.LCIBIADE.

Soit, si tLi le veux; je saurai ilii moins ce que tu as à me dire.

SOCK.VTt.

Vovous. Tu te prépares donc, comme je dis, à aller dans peu de jours à rassemblée des Athéniens pour leur taire part de tes lumières. Si, au moment de u^onter a la tribune', je te prenais par la main . et te disais : Alcibiade. sur quoi les Athéniens déliberent-ils. pour que tu te lèves et donnes ton avis? n'est-ce pas sur les choses que tu sais mieux qu'eux ? Que me rép>ondrais-ta?

ALCIBIJLDE.

Je te répondrais sîuis aucun doute, que c'est sur les choses que je sais mieux qu eux.

soc RATE.

Car tu ne saurais donner de bous conseils que sur les choses que tu sais?

€rua. c'était une pierre un peu élevée au milieu du Pnvx . rassemblée des Athéniens , rorateiir montait pour haraniiuer.

LE PREMIER ALCIBIADE. 23

ALCIBIADE.

Comment en donnerait-on sur celles qu'on ne sait pas ?

SOCRATE.

Et n'est-il pas vrai que tu ne sais que ce que tu as appris des autres, ou ce que tu as trouvé de toi-méne ?

ALCIBIADE.

Que pourrait-on savoir autrement?

SOCRATE.

Mais se peut-il que tu aies appris des autres, OU trouvé de toi-même quelque chose, lorsque tu n'as voulu ni rien apprendre ni rien cher- cher ?

ALCIBIADE.

Cela ne se peut.

SOCRATE.

Eh bien ! t'es-tu jamais avisé de chercher ou d'apprendre ce que tu croyais savoir ?

ALCIBIADE.

Non, sans doute.

SOCRATE.

Et ce que tu sais présentement, il a été un temps tu ne croyais pas le savoir ?

ALCIBIADE.

Assurément.

ii4 LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Mais je sais à-peu-près quelles sont les choses que tu as apprises; si j'en oublie quelqu'une, nomme-la-moi. Tu as appris, si je m'en souviens bien , à écrire , à jouer de la lyre , et à faire tes exercices; car pour la flûte, tu n'as pas voulu l'apprendre *. Voilà tout ce que tu sais , à moins que tu n'aies appris quelque autre chose à mon insu: cependant, je ne crois pas que tu sois sorti d'ici ni jour ni nuit sans que j'en aie eu connaissance.

ALCIBIADE.

Non ; voilà les seules choses que j'ai apprises.

SOCRATE.

Sera-ce donc quand les Athéniens délibére- ront sur l'écriture , pour savoir comment il faut écrire? que tu te lèveras pour donner ton avis ?

ALCIBIADE.

Non, par Jupiter.

SOCRATE.

Sera-ce quand ils déUbéreront sur la manière de jouer de la lyre ?

ALCIBIADE.

Nullement.

* Parce qu'elle lui enflait les joues dcsagréablomcnt. ( Plut. Fie d' Alcihiade , ch. II. )

LE PREMIER ALCIBIADE. aS

SOC.RA.TE.

Mais les Athéniens n'ont guère plus la cou- tume de délibérer sur les différens exercices?

ALCIBIADE.

Non, certes.

SOCRATE.

Sur quoi donc attendras-tu qu'ils délibèrent? Ce ne sera pas quand ils délibéreront sur la manière de bâtir les maisons ?

ALCIBIADE.

Point du tout.

SOCRATE.

Car un maçon les conseillerait mieux que toi.

ALCIBIADE.

Tu as raison.

SOCRATE.

Ce ne sera pas non plus quand ils délibére- ront sur quelque point de divination ?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Car un devin en sait plus que toi sur cette matière.

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Qu'il soit petit ou grand , beau ou laid , de haute ou de basse naissance.

26 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Qu'est-ce que cela fait ?

SOCRATE.

Car, sur toute chose, je pense que, pour conseiller, il faut savoir, et non pas être riche.

ALCrBIA.DE.

Sans difficulté.

SOCRATE,

Et si les Athéniens délibéraient sur la santé publique, peu leur importerait que l'orateur fût pauvre ou riche ; ils voudraient qu'il fût mé- decin.

ALCIBIADE.

Et avec raison.

SOCRATE.

Sur quoi faudra-t-il donc qu'ils délibèrent, pour que tu croies devoir te lever et donner ton avis?

ALCIBIADE.

Quand ils délibéreront sur leurs propres af- faires.

SOCRATE.

Quoi! quand ils délibéreront sur ce qui re- garde la construction des vaisseaux, pour savoir quelle sorte de vaisseaux ils doivent bâtir ?

AJ-CIBIADE.

Non pas, Socrate.

LE PREMIER ALCIBIADE. 27

SOCRATE.

Car tu n'as pas appris, je crois, à bâtir des vaisseaux. N'est-ce pas ce qui t'empêchera de parler sur cette matière ?

ALCIBIADE.

J'en conviens.

SOCRATE.

Mais quand délibéreront-ils donc de leurs affaires , selon toi ?

ALCIBIADE.

Quand il sera question de la paix, de la guerre, ou de quelque autre affaire publique.

SOCRATE.

C'est-à-dire, quand ils délibéreront à qui il faut faire la guerre ou la paix, et comment il faut la faire?

ALCIBIADE.

Précisément.

SOCRATE.

Il faut faire la paix ou la guerre à qui il est mieux de la faire ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et lorsque c'est le mieux ?

ALCIBIADE.

Sans doute.

28 LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRA.TE.

Et pendant tout le temps que cela est le mieux.

ALCIBIADE.

Rien n'est plus vrai.

SOCRATE.

Si les Athéniens délibéraient avec qui il faut lutter et avec qui il faut seulement en venir aux mains sans se prendre au corps*, et comment il faut faire ces différens exercices , donnerais- tu sur cela de meilleurs conseils que le maître de palestre.

ALCIBIADE.

Le maître de palestre en donnerait de meil- leurs, sans difficulté.

SOCRATE.

Peux-tu me dire à quoi regarderait principa- lement ce maître de palestre, pour ordonner avec qui, quand et comment on doit faire ces différens exercices? Je m'explique : avec qui faut-il lutter? N'est-ce pas avec qui cela est le mieux ?

ALCIBIADE.

Sans doute.

* Hippocrate parle de cette espèce de lutte dans le XI* livre de la Diète , ch. II. Pollux. liv. II, i53. Suidas, au mot àxpoj(£ipt'Ç£(79a(.

LE PREMIER ALCIBIADE. 29

SOCRATE.

Et aussi long-temps que cela est le mieux?

ALCIBIADE.

Aussi long-temps.

SOCR \TE.

Et quand cela est le rnieux?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Et ne faut-il pas que celui qui chante s'ac- compagne tantôt en jouant de la lyre , et tantôt en dansant?

ALCIBIADE.

Il le faut.

SOCRATE.

Et quand cela est le mieux ?

0

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et aussi long-temps que cela est le mieux?

ALCIBIADE.

Certainement.

SOCRATE.

Eh bien ! puisqu'il y a un mieux pour accom- pagner son chant avec la lyre , comme il y en a un dans la lutte, comment l'appelles-tu , ce

3o LE PREMIER ALCIRIADE.

mieux-là? Car, pour celui de la lutte, je l'ap- pelle gymnastique.

ALCIBIADE.

Je ne t'entends pas.

SOCRATE.

Tâche de m'imiter; pour moi, je répondrais que ce mieux, c'est ce qui est toujours bien. Or, cela est bien qui se fait selon les règles de l'art. N'est-ce pas?

A.LCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et l'art de la lutte, n'est-ce pas la gymnas- tique ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et le mieux dans l'art de la lutte, je l'appe- lais gymnastique?

ALCIBIADE.

c'est ainsi que tu l'appelais.

SOCRATE.

Eh bien! n'avais-je pas raison?

ALCIBIADE.

A ce qu'il me semble.

SOCRATE.

Courage; à ton tour, pique-toi aussi de bien

I.E PREMIER ALCIBIADE. 3i

répondre. Dis-moi d'abord comment tu appelles l'art qui enseigne à chanter, à jouer de la lyre, et à bien danser. Comment l'appelles-tu d'un seul nom ? Ne saurais-tu encore me le dire?

ALCIBIADE.

Non , en vérité.

SOCRATE.

Essaie, je vais te mettre sur la voie. Com- ment appelles-tii les déesses qui président à cet art?

ALCIBIADE.

Tu veux parler des Muses ?

SOCRATE.

Assurément. Vois maintenant quel nom cet art a tiré des Muses.

ALCIBIADE.

Ah! c'est de la musique que tu parles?

SOCRATE.

Précisément ; et comme je t'ai dit que ce qui se faisait selon les règles de la gymnastique s'appelait gymnastique, dis-moi aussi à ton tour comment s'appelle ce qui se fait selon les règles de cet autre art.

ALCIBIADE.

Musical, je crois.

SOCRATE.

Fort bien ; continue. Et le mieux dans l'art

32 LE PREMIER ALCIBIADE.

de faire la guerre, et dans celui de faire la paix, comment l'appelles-tu? Dans chacun des deux autres arts tu dis que le mieux dans l'un , est ce qui est plus gymnastique , et le mieux dans l'autre, est ce qui est plus musical. Tâche donc de même de me dire le nom de ce qui est le mieux ici.

ALCIBIADE.

Je ne saurais.

SOCRATE.

Mais si quelqu'un t'entendait raisonner et donner conseil sur les alimens , et dire : Celui- est meilleur que celui-ci ; il faut le prendre en tel temps et en telle quantité; et qu'il te de- mandât: Alcibiade, qu'est-ce que tu appelles meilleur? Ne serait-ce pas une honte que tu lui répondisses que le meilleur c'est ce qui est le plus sain, quoique tu ne fasses pas profession d'être médecin; .et que dans les choses que tu fais profession de savoir, et sur lesquelles tu te mêles de donner conseil, comme les sachant bien, tu ne susses que répondre lorsqu'on t'in- terroge? Cela ne te couvre -t-il pas de confu- sion?

ALCIBIADE.

Je l'avoue.

SOCRATE.

Applique-toi donc, et fais un effort pour me

LE PREMIER ALCIBIADE. 33

dire quel est le but de ce mieux que nous cher- chons en faisant la paix ou la guerre , à qui nous croyons devoir faire l'une ou l'autre.

ALCIBIADE.

Quelque effort que je fasse , je ne saurais le trouver.

SOCRATE.

Quoi! tu ne sais pas quand nous faisons la guerre, de quelle chose nous nous accusons en prenant les armes, et quel nom nous donnons à cette chose?

ALCIBIADE.

Je sais que nous disons qu'on nous a trom- pés, ou fait violence, ou dépouillés.

SOCRATE.

Courage. Et comment ces choses arrivent- elles? Tâche de m'expliquer la différente ma- nière dont elles peuvent arriver.

ALCIBIADE.

Veux-tu dire , Socrate , qu'elles peuvent arri- ver justement ou injustement?

SOCRATE.

C'est cela même.

ALCIBIADE.

Et cela y met une différence infinie.

SOCRATE.

Eh bien! ,"i quels peuples conseilleras-tu aux

5. 3

34 LE PREMIER AT.CIBIADE.

Athéniens de déclarer la guerre? à ceux qui pratiquent la justice ou à ceux qui la violent?

ALCIBIADE.

Terrible demande, Socrate! Car quand même quelqu'un serait capable de penser qu'il faut faire la guerre à ceux qui pratiquent la justice, il n'oserait l'avouer.

SOCRATE.

^n effet , cela n'est pas conforme aux lois, à ce qu'il paraît.

ALCIBIADE.

Non , sans doute; ni honnête , non plus d'a- près l'opinion.

SOCRATE.

Par conséquent, tu auras toujours en vue la justice dans tes discours?

ALCIBIADE.

Il le faut bien.

SOCRATE.

Mais ce mieux dont je te parlais tantôt au sujet de la paix ou de la guerre, pour savoir à qui, quand et comment il faut faire la guerre et la paix; n'est-ce pas toujours le plus juste?

ALCIBIADE.

Il paraît , au moins.

SOCRATE.

Comment donc! cher Alcibiade, il faut ou

LE PREMIER ALCIBIÂDE. 35

que , sans le savoir , tu ignores ce que c'est que le juste, ou qu'à mon insu tu sois allé chez quelque maître qui te l'ait appris, et qui t'ait enseigné à distinguer le juste et l'injuste. Qui est ce maître ? dis-le-moi, je t'en prie , afin que tu me mettes entre ses mains et me recom- mandes à lui.

ALCIBIADE.

ïu te moques , Socrate.

SOCRATE.

Non , je le jure par le Dieu qui préside à notre amitié * , et qui est de tous les dieux ce- lui que je voudrais le moins offenser par un parjure. Je t'en prie, si tu as un maître, dis-moi qui il est.

ALCIBIADE.

Eh bien! quand je n'en aurais point? crois-tu que je ne puisse savoir d'ailleurs ce que c'est que le juste et l'injuste?

SOCRATE.

Tu le sais si tu l'as trouvé.

ALCIBIADE.

Et crois-tu que je ne l'aie pas trouvé?

SOCRATE.

Tu l'as trouvé si tu l'as cherché.

* Jupiter , 'o $(>(oç.

36 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Penses-tu donc que je ne l'aie pas cherché ?

SOCRATE.

Tu l'as cherché si tu as cru l'ignorer.

ALCIBIA.DE.

T'imagines-tu donc qu'il n'y ait pas eu un temps je l'ignorais?

SOCIÎATE.

Très bien dit. Mais peux-tu me marquer pré- cisément ce temps tu as cru ne pas savoir ce que c'est que le juste et l'injuste ? Voyons , était-ce l'année passée que tu le cherchais , croyant l'ignorer? ou croyais-tu le savoir? Dis la vérité , afin que notre conversation ne soit pas vaine.

ALCIBIADE.

Mais je croyais bien le savoir.

SOCRATE.

Et il y a trois , quatre et cinq ans , ne le croyais-tu pas de même ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Avant ce temps-là tu n'étais qu'un enfant, n'est-ce pas?

ALCIBIADE.

Assurément.

LE PREMIER ALCIRIADE. 87

SOCRATE,

Dans ce temps-là même, je suis bien sûr que tu croyais le savoir.

ALCIBIADE.

Comment en es-tu si sûr?

SOCRATE.

C'est que pendant ton enfance, chez tes maî- tres et ailleurs, et lorsque tu jouais aux osse- lets ou à quelque autre jeu , je t'ai vu très sou- vent ne point balancer sur le juste et l'injuste , et dire d'un ton ferme et assuré à tel ou tel de tes camarades que c'était un méchant , un in- juste , qu'il faisait une injustice *. N'est-il pas vrai?

ALCIBIADE.

Que devais-je donc faire, à ton avis, quand on me faisait quelque injustice?

SOCRATE.

Entends-tu ce que tu devais faire en suppo- sant que tu eusses ignoré que ce qu'on te fai- sait fût une injustice , ou en supposant le con- traire ?

ALCIBIADE.

Mais je ne l'ignorais point du tout, je savais parfaitement qu'on me faisait injustice.

* Voyez la Vie d'Alcibiade dans Plutarque.

38 LE PREMIER ALCIRTADE.

SOCRATE.

Tu vois donc par que , lors même que tu n'étais qu'un enfant, tu croyais connaître le juste et l'injuste.

ALCIBIADE.

Je croyais le connaître et je le connaissais.

SOCRATE.

En quel temps l'avais-tu trouvé? car ce n'était pas lorsque tu croyais le savoir.

ALCIBIADE.

Non, sans doute.

SOCRATE.

En quel temps croyais-tu donc l'ignorer? Réflé- chis bien , car j'ai grand'peur que tu ne trouves pas ce temps-là.

ALCIBIADE.

En vérité, Socrate , je ne saurais te le dire.

SOCRATE.

Tu ne connais donc pas le juste et l'injuste, pour l'avoir trouvé de toi-même ?

ALCIBIADE.

Il n'y a pas d'apparence.

SOCRATE.

Mais tu avouais tout-à-l'heure que tu ne l'as pas appris non plus; or, si tu ne l'as ni trouvé de toi-même, ni appris des autres, comment le sais-tu donc? D'où cette connaissance t'est-elle venue?

LE PREMIER AECIBIADE. Sg

ALCIBIADE.

Mais peut-être que j'ai mai répondu , en disant que je l'ai trouvé de moi-même.

SOCRATE,

Dis-moi donc comment cela s'est fait?

ALCIBIADE.

Je l'ai appris, je pense, tout comme les au- tres.

SOCRATE.

Nous voilà à recommencer. De qui l'as-tu ap- pris ? dis-moi.

ALCIBIADE.

Du peuple.

SOCRATE.

En citant le peuple, tu n'as pas recours, mon cher Alcibiade, à un fort bon maître.

ALCIBIADE.

Quoi! le peuple n'est-il pas capable de l'en- seigner?

SOCRATE.

Pas même d'enseigner ce qui est bien ou mal aux échecs * , ce qui est pourtant un peu moins difficile, à mon avis, que d'enseigner la justice. Eh bien! ne le crois-tu pas comme moi ?

ALCIBIADE.

Oui, sans doute.

* Voyez le Phèdre.

4o LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Et s'il n'est pas capable de t'enseigner des choses moins difficiles , comment t'en enseigne- rait-il de plus difticiles ?

ALCIBIADE.

Je suis de ton avis. Cependant le peuple est capable d'enseigner beaucoup de choses bien plus difficiles que les échecs.

SOCRATE.

Et lesquelles.

ALCIBIADE.

Notre langue, par exemple; je ne l'ai apprise que du peuple, je ne pourrais pas te nommer un seul maître que j'aie eu pour cela ; et je n'en puis citer d'autre que ce peuple , que tu trouves un si mauvais maître.

SOCRATE,

Oh! pour la langue, mon cher, le peuple est un très excellent maître, et l'on aurait grand'rai- son de louer ses leçons dans ce genre.

ALCIBIADE.

Pourquoi?

SOCRATE.

Parce qu'il a dans ce genre tout ce que doivent avoir les meilleurs maîtres.

ALCIBIADE.

Qu'est-ce donc qu'il a?

LE PREMIER ALCIBIADE. 4^

SOCRATE.

Ceux qui veulent enseigner une chose, ne doivent-ils pas la bien savoir d'abord?

ALCIBIADE.

Qui en doute?

SOCRATE.

Ceux qui savent une chose ne doivent-ils pa& être d'accord entre eux sur ce qu'ils savent , et n'en pas disputer?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et crois-tu qu'ils sachent bien ce dont ils dis puteraient?

ALCIBIADE.

Nullement.

SOCRATE.

Comment donc l'enseigneraient-ils?

ALCIBIADE.

Ils ne le pourraient d'aucune façon.

SOCRATE.

Eh quoi ! est-ce que le peuple n'est pas d'ac- cord de la signification de ces mots , une pierre, un bâton? Interroge qui tu voudras, tous ne répondront-ils pas de même, tous ne courront- ils pas à la même chose, s'ils veulent avoir une

4 2 LE PREMIER ALCIBIADE.

pierre ou bâton? N'en est-il pas ainsi du reste? Car je comprends que voilà ce que tu veux dire par savoir la langue, n'est-ce pas?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Tous les Grecs ne sont-ils pas d'accord sur cela entre eux de particulier à particulier et de peuple à peuple ?

ALCIBIADE.

Certainement.

SOCRATE.

Ainsi . sous ce rapport, le peuple serait un excellent maître ?

\LCIBIADE.

Nul doute.

SOCRATE.

Si donc nous voulions que quelqu'un sût bien une langue, nous ne pourrions mieux faire que de l'envoyer à l'école du peuple?

ALCIBIADE.

Non , assurément.

SOCRATE.

Mais si , au lieu de vouloir savoir ce que signi- fient les mots d'hommes ou de cheval, nous voulions savoir quel cheval fait un bon ou un mauvais coursier, le peuple serait-il capable de nous l'apprendre?

LE PREMIER ALCIBIADE. 43

ALCIBIADE.

Nullement.

SOCRATE.

Et une marque bien sûre qu'il ne le sait pas , et qu'il ne pourrait l'enseigner, c'est qu'il n'est pas là-dessus (l'accord avec lui-même , le moins du monde.

ALCIBIADE.

Tu as raison.

SOCRATE.

Et si nous voulions savoir , non pas ce que signifie le mot homme , mais ce que c'est qu'un homme sain ou malsain , le peuple serait-il en état de nous l'apprendre?

ALCIBIADE.

Non, certes.

SOCRATE.

Et ne conclurais-tu pas que c'est là-dessus un assez mauvais maître , si tu le voyais en contra- diction avec lui-même?

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Eh bien! sur le juste et sur l'injuste, en fait d'hommes ou d'affaires, crois-tu que le peuple soit d'accord et avec lui-même et avec les au- tres?

44 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Par Jupiter! pas le moins du monde!

SOCRATE.

Et ne crois-tu pas, au contraire, que c'est sur cela qu'il s'accorde le moins?

ALCIBIADE.

J'en suis très persuadé.

SOCRATE.

Car je ne crois pas que tu aies jamais vu ou entendu dire que les hommes aient été si divisés sur la question de savoir si une chose est saine ou malsaine, qu'ils aient pris les armes et se soient égorgés les uns les autres.

ALCIBIADE.

Non , en vérité.

SOCRATE.

Mais, sur le juste et l'injuste , je sais bien, moi, que si tu ne l'as pas vu, au moins tu l'as entendu dire à beaucoup d'autres, et, par exem- ple, à Homère; car tu as lu l'Odye.sée et l'Iliade.

ALCIBIADE.

Oui, assurément, Socrate.

SOCRATE.

Et le fondement de ces poèmes, n'est-ce pas la diversité des sentimens sur la justice et sur l'injustice ?

ALCIBIADE.

Oui.

LE PREMIER ALCIBIADE. 45

SOCRATE.

TN'est-ce pas cette dissension qui a coûté tant de combats et tant de sang aux Grecs et aux Troyens, aux amans de Pénélope, et à Ulysse?

ALCIBIADE.

Tu dis vrai.

SOCRATE.

Et ceux qui moururent à Tanagre *, Athé- niens , Lacédémoniens , Béotiens , et , après , à Coronée **, ton père Clinias fut tué , le sujet de leurs querelles et de leur mort ne fut autre, je pense , que cette diversité de sentiinens sur le juste et l'injuste. N'est-ce pas?

ALCIBIADE.

Peut-on le nier?

SOCRATE.

Oserons-nous donc dire que le peuple sache bien une chose sur laquelle il dispute avec tant d'animosité qu'il se porte aux dernières extré- mités?

* Bataille gagnée par les Athéniens contre les Lacédémo- niens , pour l'indépendance de la Béotie , sous le comman- dement de Myronides. ( Voyez le Menexène. Thucydide , 1 , 108. Wesseling , sur Diodore de Sicile , XI. )

** Bataille perdue par les Athéniens contre les Béotiens et les Lacédémoniens, dix ans environ après la victoire de Tanagre. ( Thucydide, I, 11 3. DioG. XII, 6. )

46 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Il n'y paraît certes pas.

SOCRATE.

Eh ! voilà les maîtres que tu nous cites, toi qui conviens toi-même de leur ignorance!

ALCIBIADE.

Je l'avoue.

SOCRATE.

Quelle apparence donc que tu saches ce que c'est que le juste et l'injuste , sur lesquels tu es si flottant , et que tu parais n'avoir ni appris des autres, ni trouvé de toi-même?

ALCIBIADE.

Il n'y a pas d'apparence , d'après ce que tu dis.

SOCRATE.

Comment! d'après ce que je dis! Ne vois-tu pas que tu parles fort mal , Alcibiade?

ALCIBIADE.

En quoi donc?

SOCRATE.

ïu prétends que c'est moi qui dis cela ?

ALCIBIADE.

Quoi ! n'est-ce pas toi qui dis que je ne sais rien de tout ce qui regarde la justice et l'in- justice?

SOCRATE.

Non, assurément , ce n'est pas moi.

LE PREMIER ALCIRIADE. 4?

ALCIBIADE.

Qui donc? Moi , peut-être?

SOCRATE.

Toi-même.

ALCIBIADE.

Comment ?

SOCRATE.

Tu vas le voir. Si je te demandais quel est le plus grand nombre d'un ou de deux, ne me répondrais-tu pas que c'est deux?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et de combien plus grand?

ALCIBIADE.

D'un.

SOCRATE.

Quel est celui de nous deux qui dit que deux est plus qu'un ?

ALCIBIADE.

Moi.

SOCRATE.

N'est-ce pas moi qui interroge , et toi qui ré- ponds?

ALCIBIADE.

Oui.

48 LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Et sur le juste et l'injuste, n'est-ce pas moi qui interroge, et toi qui réponds?

ALCIBIADE.

Cela est certain.

SOCRATE.

Et si je te demandais quelles lettres composent le nom de Socrate , et que tu les prononçasses , qui est-ce de nous deux qui les dirait?

ALCIBIADE.

Moi.

» SOCRATE.

Allons donc, conclus. Dans une conversation qui se passe en demandes et en réponses , qui affirme, celui qui interroge, ou celui qui ré- pond?

ALCIBIADE.

Celui qui répond, Socrate, à ce qu'il me semble.

SOCRATE.

Eh bien ! jusqu'ici n'est-ce pas moi qui ai interrogé ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et toi qui as répondu ?

LE PREMIER ALCIBIADE. 49

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRÀTE.

Eh bien ! qui de nous a affirmé lout ce qui a été dit ?

ALCIBIADE.

Il faut bien que je convienne, Socrate, que c'est moi.

SOCRATE.

Et n'a-t-il pas été dit que le bel Alcibiade, fils de Clinias, ne sachant ce que c'est que le juste et l'injuste, et pensant pourtant bien le savoir, s'en va à l'assemblée des Athéniens pour leur donner son avis sur ce qu'il ne sait pas ? N'est-ce pas cela ?

ALCIBIADE.

H est vrai.

SOCRATE.

C'est donc ici le cas du mot d'Euripide : C'est toi qui Vas nommé * j car ce n'est pas moi qui l'ai dit ; c'est toi , et tu as tort de t'en prendre à moi.

ALCIBIADE.

Tu as bien l'air d'avoir raison.

* EuaiPiDB , Hippolyte , v. 352. Racine, Phèdre, acte I , scène III.

5. 4

5o LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Crois-moi, mon cher, c'est une folie que de vouloir aller enseigner ce que tu ne sais pas, ce que tu ne t'es pas donné la peine d'apprendre.

ALCIBIADE.

Mais j'imagine, Socrate, que les Athéniens et tous les autres Grecs délibèrent très rarement sur ce qui est le plus juste ou le plus injuste : car cela leur paraît très clair; et, sans s'y ar- rêter, ils cherchent uniquement ce qui est le plus utile. Or, l'utile et le juste sont fort diffé- rens, je pense, puisqu'il y a eu beaucoup de gens qui se sont très bien trouvés d'avoir com- mis de grandes injustices, et d autres qui, je crois, pour avoir été justes, ont assez mal réussi.

SOCRATE.

Quoi! quelque différence qu'il y ait entre l'utile et le juste, penses-tu donc connaître l'utile , et ce qui le constitue.'^

ALCIBIADE.

Qui en empêche, Socrate, à moins que tu ne demandes encore de qui je l'ai appris, ou com- ment je l'ai trouvé de moi-même.''

SOCRATE.

Que fais-tu là, Alcibiade? supposé que tu d^ses mal, et qu'il soit possible de te réfuter par

LE PREMIER ALCÏBIADE. 5i

les mêmes raisons que j'ai déjà employées, tu veux de nouvelles preuves , et tu traites les pre- mières comme de vieux habits que tu ne veux plus mettre : il te faut du neuf absolument. Mais, pour moi, sans te suivre dans tes écarts, je persiste à te demander d'où tu as appris ce que c'est que l'utile, et qui a été ton maître : et je te demande en une fois tout ce que je t'ai demandé précédemment. Mais je vois bien que tu me répondras la même cbose , et que tu ne pourras me montrer, ni que tu aies appris des autres ce que c'est que l'utile, ni que tu l'aies trouvé de toi-même. Or, comme tu es délicat, et que tu ne goûterais guère les mêmes propos, je ne te demande plus si tu sais ou ne sais pas ce qui est utile aux Athéniens. Mais que le juste et l'utile sont une même chose, ou qu'ils sont fort différens, pourquoi ne me le prouverais- tu pas, en m'inlerrogeant, s'il te plaît, comme je t'ai interrogé , ou en me parlant tout de suite?

ALCÏBIADE.

Mais je ne sais trop, Socrate, si je suis ca- pable de parler devant toi.

SOCRATE.

Mon cher Alcibiade, prends que je suis l'as- semblée, le peuple : car, quand tu seras , ne faudra-t-il pas que tu persuades chacun en par- ticulier ? n'est-il pas vrai ?

4.

52 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIAI5E.

11 le faudra bien.

SOCRA.TE.

Et quand on sait bien une chose, n'est-il pas égal de la démontrer à un seul en particulier, ou à plusieurs à -la -fois; comme un maître à lire montre également à un ou à plusieurs éco- liers ?

ALCIBIADE.

Cela est certain,

SOCRATE.

Et le même homme n'est-il pas capable d'en- seigner l'arithmétique à un ou à plusieurs?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE,

Mais cet homme ne doit-il pas savoir l'arith- métique ? Ne doit-ce pas être le mathématicien ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE,

Et, par conséquent, ce que tu es capable de persuader à plusieurs, tu peux aussi le persua- der à un seul?

ALCIBIADE.

Apparemment.

LE PREMIER ALGIRIADE. 53

SOCRATE.

Et ce que tu peux persuader, c'est ce que tu sais?

ALCIBIA.DE.

Sans doute.

SOCRATE.

Quelle autre différence y a-t-il entre un ora- teur qui parle à tout un peuple, et un homme qui s'entretient comme nous le faisons mainte- nant, sinon que le premier a plusieurs hommes à persuader, et que le dernier n'en a qu'un ?

ALCIBIADE,

Il pourrait bien n'y avoir que celle-là.

SOCRATE.

Voyons donc, puisque celui qui est capable de persuader plusieurs l'est aussi de persuader un seul, exerce-toi avec moi, et tâche de me démontrer que ce qui est juste n'est pas tou- jours utile.

ALCIBIADE.

Te voilà bien méchant, Socrate.

SOCRATE.

Si méchant que je vais tout -à- l'heure te prouver le contraire de ce que tu ne veux pas me prouver.

ALCIBIADE.

Voyons; parle.

54 LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Réponds seulement à mes questions.

ALCIBIA.DE.

Ah! point de questions, je t'en prie; parle toi seul.

SOCRATE.

Quoi ! est-ce que tu ne veux pas être per- suadé ?

ALCIBIADE.

Je ne demande pas mieux.

SOCRATE.

Quand ce sera toi-même qui affirmera tout ce qui sera avancé, ne seras-tu pas persuadé, autant qu'on peut l'être?

ALCIBIADE.

Il me semble.

SOCRATE.

Réponds-moi donc; et si tu n'apprends pas de toi-même que le juste est toujours utile, ne le crois jamais sur la foi d'un autre.

ALCIBIADE.

A la bonne heure ; je suis prêt à te répondre, car il ne m'en arrivera aucun mal , je pense.

SOCRATE.

Tu es prophète, Alcibiade. Eh bien! dis-moi, crois-tu qu'il y ait des choses justes qui soient utiles, et d'autres qui ne le soient pas ?

LE PREMIER ALCIRIADE. 55

ALCIBIADE.

Assurément, je le crois.

SOCRATE.

Crois-tu aussi que les unes soient honnêtes , et les autres tout le contraire ?

ALCIBIADE.

Comment dis-tu ? s'il te plaît.

SOCRATE.

Je te demande, par exemple, si un homme qui fait une action déshonnête fait une action j uste ?

ALCIBIADE.

Je suis bien éloigné de îe croire.

SOCRATE.

Tu crois donc que tout ce qui est juste est honnête ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et, quant à l'honnête , tout ce qui est hon- nête est-il bon .^ Ou crois-tu qu'il y ait des choses honnêtes qui soient bonnes , et d'autres qui soient mauvaises?

ALCIBIADE.

Pour moi, je pense, Socrate , qu'il y a cer- taines choses honnêtes qui sont mauvaises.

5B LE KIEMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Et, par conséquent, de déshonnêtes qui sont bonnes ?

ALCIBIA.DE.

Oui.

SOCRATE.

Vois si je t'entends bien : il est souvent ar- rivé à la guerre qu'un homme, voulant secourir son ami ou son parent, a été blessé ou tué, et qu'un autre, en manquant à ce devoir, a sauvé sa vie. N'est-ce pas cela que tu dis?

ALCIBIADE.

C'est cela même.

SOCRATE.

Le secours qu'un homme donne à son ami, tu l'appelles une chose honnête, en ce qu'il tâ- che de sauver celui qu'il est obligé de secourir; et n'est-ce pas ce qu'on appelle valeur ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et ce même secours tu l'appelles une chose mauvaise, à cause des blessures et de la mort qu'elle nous attire ?

ALCIBIADE.

Oui.

LE PREMIER ALCIBIADE. 67

SOCRATE.

Mais la vaillance, n'est-ce pas une chose, et la mort une autre?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Par conséquent le secours qu'on donne à son ami dans un combat n'est pas une chose honnête et une chose mauvaise par le même endroit ?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Mais vois si ce qui fait une action honnête , ni la fait pas bonne, comme dans le cas dont il s'agit. Tu as reconnu que, du côté de la va- leur, secourir son ami est honnête. Examine donc présentement si la valeur est un bien ou un mal ; et voici le moyen de bien faire cet exa- men. Que te souhaites- tu, à toi-même, des biens ou des maux ?

ALCIBIADE.

Des biens.

SOCRATE.

Et les plus grands, surtout? Et tu ne voudrais pas en être privé ?

ALCIBIADE.

Non , assurément.

58 LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Que penses-tu donc de la valeur? A quel prix consentirais-tu à en être privé?

ALCIBIADE.

A quel prix ? Je ne voudrais pas même de la vie , à condition d'être un lâche.

SOCRATE.

La lâcheté te paraît donc le dernier des maux?

ALCIBIADE,

Sans doute.

SOCRATE.

Égal à la mort même?

ALCIBIADE.

Oui , certes.

SOCRATE.

La vie et la valeur, ne sout-ce pas les con- traires de la mort et de la lâcheté?

ALCIBIADE.

Qui en doute?

SOCRATE.

Et tu souhaites les unes, et repousses les autres?

ALCIBIADE.

Eh bien?

SOCRATE.

IN 'est-ce pas que tu trouves les unes très bonnes et les autres très mauvaises?

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

LE PREMIER ALCIRIADE. 59

SOCRATE.

Tu reconnais donc toi-même que secourir son ami à la guerre, c'est une chose honnête par son rapport au bien, qui est la vaillance?

ALCIBIADE.

Oui , je le reconnais.

SOCRATE.

Et que c'est une chose mauvaise, par son rap- port au mal, c'est-à-dire, à la mort ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Il suit qu'on doit appeler chaque action selon ce qu'elle produit : si tu l'appelles bonne quand il en revient du bien , il faut aussi l'appeler mau- vaise quand il en revient du mal.

ALCrBIADE.

Il me le semble.

SOCRATE.

Une action n'est-elle pas honnête en tant qu'elle est bonne, et déshonnête en tant qu'elle est mauvaise ?

ALCIBIADE.

Sans contredit.

, SOCRATE.

Ainsi, lorsque tu dis que de secourir son ami dans les combats , c'est une action honnête , et

6o LE PREMIER ALCIBIADE.

en même temps une action mauvaise, c'est comme si tu disais qu'elle est bonne et qu'elle est mau- vaise.

ALCIBIADE.

Il me paraît que tu dis assez vrai.

SOCRATE.

Il n'y a donc rien d'honnête qui soit mauvais en tant qu'honnête, ni rien de déshonnête qui soit bon en ce qu'il est déshonnête.

ALCIBIADE.

4l

Cela me paraît ainsi.

SOCRATE.

Continuons ; et considérons la chose d'une autre façon. Vivre honnêtement , n'est-ce pas bien vivre?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et bien vivre, n'est-ce pas être heureux? *

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

]S'est-on pas heureux par la possession du bien?

* Eî» irpaTTttv , signifie à-la-fois, .v£' bien conduire , clelrr heureux. Bien vivre, en français, a ce double sens.

LE PREMIER ALCIRIADE. Gi

ALCIBIADE.

Très certainement.

SOCRA.TE.

Et le bien , n'est-ce pas en vivant bien qu'on Facquiert?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Bien vivre est donc un bien?

ALCIBIADE.

Qui en doute?

SOCRATE.

Et bien vivre , c'est vivre honnêtement?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

L'honnête et le bien nous paraissent donc la même chose?

ALCIBIADE.

Cela est indubitable.

SOCRATE,

Et, par conséquent , tout ce que nous trou- verons honnête, nous devons le trouver bon?

ALCIBIADE.

Nécessairement.

6i LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Eh bien ! ce qui est bon est-il utile, ou non ?

ALCIBIADE.

Utile.

SOCRATE.

Te souviens-tu de ce dont nous sommes con- venus relativement à la justice ?

ALCIBIADE.

Il me semble que nous sommes convenus que ce qui est juste est honnête.

SOCRATE.

Et que ce qui est honnête est bon ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

El que ce qui est bon est utile ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Par conséquent, Alcibiade, tout ce qui est juste est utile.

ALCIBIADE.

Il me semble.

SOCRATE.

Prends bien garde que c'est toi qui assures tout cela; car, pour moi, je ne fais qu'inter- roger.

LE PREMIER ALCIBIADE. 63

ALCIBrADE.

J'en ai bien l'air.

SOCRATE.

Si quelqu'un donc , pensant bien connaître la nature de la justice, entrait dans l'assemblée des Athéniens ou des Péparéthiens*, et qu'il leur dît qu'il sait très certainement que les actions justes sont quelquefois mauvaises, ne te moque- rais-tu pas de lui, toi qui viens de dire toi- même que la justice et l'utilité sont la même chose?

ALCIBIADE.

Par les dieux, je te jure , Socrate, que je ne sais ce que je dis; et, véritablement , il me sem- ble que j'ai perdu l'esprit ; car les choses me paraissent tantôt d'une manière et tantôt d'une autre, selon que tu m'interroges.

SOCRATE.

Ignores-tu , mon cher, la cause de ce désordre?

ALCIBIADE.

Je l'ignore parfaitement.

SOCRATE.

Et si quelqu'un te demandait si tu as deux yeux ou trois yeux, deux mains ou quatre mains,

* Habitans de la ville et de l'île de Péparèthc, une des Cvclades.

G4 LE PREMIER ALCIBIADE.

ou quelque autre chose pareille, penses-tu que tu répondisses tantôt d'une façon et tantôt d'une autre ? ou ne répondrais-tu pas toujours de la même manière ?

ALCIBIADE.

Je commence à me fort défier de moi-même. Pourtant, je crois qu'en effet je répondrais de la même manière.

SOCRATE.

Et n'est-ce pas parce que tu sais ce qui en est? N'en est-ce pas la cause ?

ALCIBIADE.

Je le crois.

SOCRATE.

Si donc tu réponds si différemment, malgré toi , sur la même chose , c'est une marque in- faillible que tu l'ignores.

ALCIBIADE.

Il y a de l'apparence.

SOCRATE.

Or, tu avoues que tu es flottant dans tes ré- ponses sur le juste et l'injuste; sur l'honnête et le malhonnête ; sur le bien et le mal ; sur l'utile et son contraire : n'est-il pas évident que cette incertitude vient de ton ignorance? ^

ALCIBIADE.

Cela parait bien vraisemblable.

LE PREMIER ALCIBIADE. 65

soc RATE.

C'est donc une maxime certaine que l'esprit est nécessairement flottant sur ce qu'il ignore?

ALCmiA.DE.

Comment en serait-il autrement?

SOCRATE.

Dis-moi, sais-tu comment tu pourrais monter au ciel?

ALCIBIADE.

Non, par Jupiter , je te jure.

SOCRATE.

Et ton esprit est-il flottant là-dessus ?

ALCIBIADE.

Point du tout.

SOCRATE.

En sais-tu la raison, ou te la dirai-je?

ALCIBIADE.

Dis.

SOCRATE.

C'est, mon ami , que ne sachant pas le moyen de monter au ciel, tu ne crois pas le savoir.

ALCIBIADE.

Comment dis-tu cela?

SOCRATE.

Vois un peu avec moi. Quand tu ignores une chose, et que tu sais que tu l'ignores, es-tu in-

5. 5

66 LE PREMIER AECIRIADE.

certain et flottant sur cette chose-là? Par exem- ple l'art de la cuisine, ne sais-tu pas que lu l'ignores?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

T'amuses-tu donc à raisonner sur cet art , et dis-tu tantôt d'une façon et tantôt d'une autre ? Ne laisses-tu pas plutôt faire celui dont c'est le métier?

ALCIBIADE.

Tu dis vrai.

SOCRATE.

Et si lu étais sur un vaisseau, te mélerais- tu de dire ton avis s'il faut tourner le gouver- nail en dedans ou en dehors? Et, comme tu ne sais pas l'art de naviguer, hésiterais-tu entre plusieurs opinions, ou ne laisserais- tu pas pkitôt faire le pilote?

ALCIBIADE.

Je laisserais faire le pilote.

SOCRATE.

Tu n'es donc jamais flottant et incertain sur les choses que tu ne sais pas, pourvu que tu saches que tu ne les sais pas?

ALCIBIADE.

Non, à ce qu'il me semble.

LE PREMIER ALCIBIADE. 67

SOCRATE.

Tu comprends donc bien que toutes les fautes que l'on commet ne viennent que de cette sorte d'ignorance , qui fait qu'on croit savoir ce qu'on ne sait pas?

ALCIBIADE.

Répète-moi cela, je te prie.

SOCRATE.

Ce qui nous porte à entreprendre une chose, n'est-ce pas l'opinion nous sommes que nous la savons faire?

ALCIBIADE.

Qui en doute?

SOCRATE.

Et lorsqu'on est persuadé qu'on ne la sait pas, ne la laisse-t-on pas à d'autres ?

ALCIBIADE.

Cela est constant.

SOCRATE.

Ainsi, ceux qui sont dans cette dernière sorte d'ignorance ne font jamais de fautes, parce qu'ils laissent à d'autres le soin des choses qu'ils ne savent pas faire?

ALCIB14DE.

Il est vrai.

SOCRATE.

Qui sont donc ceux qui commettent des fau-

68 LE PREMIER ALCIBIADE.

tes? Car ce ne sont pas ceux qui savent les choses.

ALCIBIADE,

Non, assurément.

SOCRATE.

Puisque ce ne sont ni ceux qui savent les choses , ni ceux qui les ignorent mais qui sa- vent qu'ils les ignorent, que reste-t-il, que ceux qui, ne les sachant pas, croient pourtant le savoir ?

ALCiBIA.DE.

Non , il n'y en a pas d'autres.

SOCRATE.

Et voilà l'ignorance qui est la cause de tous les maux; la sottise, qu'on ne saurait trop flétrir.

ALCIBIADE.

Cela est vrai.

SOCRATE.

Et quand elle tombe sur les choses de la plus grande importance, n'est-ce pas alors qu'elle est pernicieuse et honteuse au plus haut degré?

ALCIBIADE.

Peut-on le nier?

SOCRATE.

Mais peux-lu me nommer quelque chose qui soit de plus grande importance que le juste, l'honnête, le bien^ et l'utile?

LE PREMIER ALCIRIADE. 69

ALCIBIADE.

Non, certainement.

SOCRATE.

Et n'est-ce pas sur ces choses-là que tu dis toi-même que tu es flottant et incertain?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et cette incertitude , d'après ce que nous avons dit, n'est-elle pas une preuve que , non- seulement tu ignores les choses les plus impor- tantes; mais que, les ignorant, tu crois pourtant les savoir ?

ALCIBIADE.

J'en ai bien peur.

SOCRATE.

O dieux! en quel état déplorable es -tu, Alci- biade! je n'ose le nommer. Cependant, puisque nous sommes seuls, il faut te le dire : mon cher Alcibiade, tu es dans la pire espèce d'ignorance, comme tes paroles le font voir, et comme tu le témoignes contre toi-même. Voilà pourquoi tu t'es jeté dans la politique avant de l'avoir ap- prise. Et tu n'es pas le seul qui soit dans cet état; il t'est commun avec la plupart de ceux qui se mêlent des affaires de la république : je n'en excepte qu'un petit nombre, et, peut-être, le seul Périclès, ton tuteur.

70 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Aussi dit-on, Socrate, qu'il n'est pas devenu si habile de lui-même : mais qu'il a eu commerce avec plusieurs habiles gens, comme Pythocli- dès * et Anaxagore **; et encore aujourd'hui, à l'âge il est , il passe sa vie avec Damon ***, dans le dessein de s'instruire.

SOCRA.TE.

As-tu déjà vu quelqu'un qui sût une chose, et qui ne pût l'enseignera un autre? Ton maître à lire t'a enseigné ce qu'il savait, et il l'a ensei- gné à tous ceux qu'il a voulu ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et toi, qui l'a appris de lui, tu pourrais l'en- seigner à un autre?

ALCIBIADE.

Oui.

Musicien pythagoricien, maître d'Agathoclès, de Lam- proclès, et de Damon.

** Voyez Plutarque, Vie de Périclès. Reisre, t. I, p. 595.

*** Plutarque, Vie de Périclès. Sous le voile de la mu- sique, il cachait sa profession, qui était d'enseigner la poli- tique. Il fui frappé de l'ostracisme, comme aristocrate.

J.E PREMIER ALCIBIADE. 71

SOCRA.TE.

Il en est de même du maître de musique et du maître d'exercices ?

ALCIBIADE.

Certainement.

SOCRATE.

Car c'est une belle marque qu'on sait bien une chose , quand on est en état de l'enseigner aux autres.

ALCIBIADE.

Il me le semble.

SOCRATE.

Mais peux-tu me nommer quelqu'un que Pé- riclès ait rendu habile, à commencer par ses propres enfans?

ALCIBIADE.

Quoi! et si Périclès n'a eu pour enfans que^ des imbécilles? *

SOCRATE.

Et Clinias, ton frère?

ALCIBIADE.

Mais tu me parles d'un fou.

SOCRATE.

Si clinias est fou , et que les enfans de Péri- clès soient des imbécilles, d'où vient que Péri-

* Parale et Xantippe. Voyez le Ménon , et la Fie de Pé- riclès, par Plutarque.

72 LE PREMIER ALCIBIADE.

clés a négligé un aussi heureux naturel que le tien ?

ALCIBIADE.

1

C'est moi seul, je pense, qui en suis cause, en ne m'appliquant point du tout à ce qu'il nie dit.

SOCRATE.

Mais , parmi tous les Athéniens , et parmi les étrangers , libres ou esclaves , peux-tu m'en nommer un seul que le commerce de Périclès ait rendu plus habile, comme je te nommerai un Pythodore, fils d'Isolochus , et un Callias, fils de Calliade, qui, pour cent mines, sont tous deux devenus très habiles dans l'école de Zenon?*

ALCIBIADE.

Vraiment, je ne le saurais.

SOCRATE.

A la bonne heure. Mais que prétends-tu faire de toi, Alcibiade? Veux-tu demeurer comme tu es, ou prendre un peu soin de toi?

ALCIBIADE.

Délibérons-en tous les deux, Socrate. J'en- tends fort bien ce que tu dis , et j'en demeure d'accord : oui, tous ceux qui se mêlent des af-

* Zenon, d'Élée, disciple de Parmcnide. Voyez le Par- ininide.

LE PREMIER ALCIBIADE. 7^

faires de la république ne sont que des igno- rans, excepté un très petit nombre.

SOCRATE.

Et après cela?

ALCIBIADE.

s'ils étaient instruits, il faudrait que celui qui prétend devenir leur rival , travaillât et s'exer- çât, pour entrer en lice avec eux, comme avec des athlètes; mais puisque, sans avoir pris le soin de s'instruire, ils ne laissent pas de se mêler du gouvernement, qu'est-il besoin de s'exercer et de se donner tant de peine pour apprendre? Je suis bien assuré qu'avec les seuls secours de la nature , je les surpasserai.

SOCRATE.

Ah! mon cher Alcibiade , que viens-tu de dire là? Quel sentiment indigne de cet air noble et des autres avantages que tu possèdes !

ALCIBIADE.

Comment, Socrate? Explique-toi.

SOCRATE.

Ah! je suis désolé pour notre amitié, si

ALCIBIADE.

Eh bien ?

SOCRATE.

Si tu penses n'avoir à lutter que contre des gens de cette sorte.

74 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Et contre qui donc?

SOCRATE.

Est-ce la demande d'un homme qui croit avoir l'âme grande ?

ALCIBIADE.

Que veux-tu dire? Ces gens-là ne sont-ils pas les seuls que j'aie à redouter?

SOCRATE.

Si tu avais à conduire un vaisseau de guerre qui dût bientôt combattre, te contenterais- tu d'être plus habile dans la manoeuvre que le reste de ton équipage, ou ne te proposerais-tu pas outre cela de surpasser aussi tes véritables ad- veisaires, et non comme aujourd'hui tes com- pagnons, au-dessus desquels tu dois si fort te mettre, qu'ils ne pensent pas à lutter contre toi, mais seulement, dans le sentiment de leur infé- riorité, à t'aider contre l'ennemi; si toutefois tu as réellement en vue de faire quelque chose de grand, digne de toi et de la république.

ALCIBIADE.

Oui , c'est ce que j'ai réellement en vue.

SOCRATE.

En vérité, est-il bien digne d'AIcibiade de se contenter d'être le premier de nos soldats , au lieu de se mettre devant les yeux les généraux

LE PREMIER ALCIRIADE. 75

ennemis, de s'efforcer de leur devenir supérieur, et de s'exercer sur leur modèle?

ALCIBIADE.

Qui sont donc ces grands généraux, Socrate?

SOCRATE.

Ne sais-tu pas qu'Athènes est toujours en guerre avec lesLacédémoniens, ou avec le grand Roi?

ALCIBEADE.

Je le sais.

SOCRATE.

Si donc tu penses à te mettre à la tête des Athéniens, il faut que tu te prépares aussi à combattre les rois de Lacédémone et les rois de Perse.

ALCIBIADE.

Tu pourrais bien dire vrai.

SOCRATE.

Oh! non, mon cher Alcibiade , les émules di- gnes de toi, c'est un Midias, si habile à nourrir des cailles *, et autres gens de cette espèce, qui s'immiscent dans le gouvernement, et qui, grâce à leur grossièreté, semblent n'avoir point encore coupé la chevelure de l'esclave, comme disent les bonnes femmes, et la porter dans leur âme**;

* Plutarque , Fie d' Alcibiade.

** Il porte encore à sa tête la chevelure de l'esclave , pro-

76 LE PREMIER ALCIBIADE.

vrais barbares au milieu d'Athènes, et courti- sans du peuple plutôt que ses chefs. Voilà les gens que tu dois te proposer pour modèles , sans penser à toi-même, sans rien apprendre de ce que tu devrais savoir : voilà la noble lutte qu'il te faut instituer , et , sans avoir fait aucun bon exercice, aucun autre préparatif, c'est dans cet état qu'il faut aller te mettre à la tête des Athéniens.

ALCIBIADE.

Mais je ne suis guère éloigné, Socrate, de penser comme toi: cependant, je m'imagine que les généraux de Lacédémone et le roi de Perse sont comme les autres.

SOCRATE.

Regarde un peu , mon cher Alcibiade , quelle opinion tu as ?

ALCIBIADE.

Quelle opinion?

SOCRATE.

Premièrement, qui te portera à avoir plus de soin de toi, ou de te former de ces hommes une haute idée qui te les rende redoutables, ou de les dédaigner ?

verbe populaire pour désigner un affranchi qui a conservé les habitudes d'esclave. (Voyez le Scholiastc et et Olympiodore.)

I.E PREMIER ALCIBIADE. 77

ALCIBIADE.

Assurément, c'est de m'en former une haute idée.

SOCRA-TE.

Et crois-tu donc que ce soit un mal pour toi , que d'avoir soin de toi-même?

ALCIBIADE.

Au contraire , je suis persuadé que ce serait un grand bien.

SOCRATE.

Ainsi , cette opinion que tu as conçue de tes ennemis, est déjà un grand mal.

ALCIBIADE.

Je l'avoue.

SOCRATE.

En second lieu, il y a toute apparence qu'elle est fausse.

ALCIBIADE.

Comment cela?

SOCRATE.

N'y a-t-il pas toute apparence que les meil- leures natures se trouvent dans les hommes d'une grande naissance?

ALCIBIADE.

Certainement.

SOCRATE.

Et ceux qui, à cette grande naissance, joi- gnent une bonne éducation, n'y a-t-il pas appa-

78 LE PREMIER ALCIRIADE.

rerice qu'ils ont tout ce qui est nécessaire à la vertu ?

ALCIBIADE.

Cela est indubitable.

SOCRATE.

Voyons donc , en nous comparant avec les rois de Lacédémone et de Perse , s'ils sont de moindre naissance que nous. Ne savons-nous pas que les premiers descendans d'Hercule, et les derniers , d' Acbéménès * ; et que le sang d'Her- cule et d'Achéménès remonte jusqu'à Jupiter?

ALCIBIADE.

Et ma famille, Socrate, ne descend-elle pas d'Eurisacès, et Eurisacès ne remonte-t-il pas jus- qu'à Jupiter?

SOCRATE.

Et la mienne aussi, mon cher Alcibiade; ne vient-elle pas de Dédale, et Dédale ne nous ra- mène-t-il pas jusqu'à Vulcain , fils de Jupiter **? Mais la différence qu'il y a entre eux et nous, c'est qu'ils remontent jusqu'à Jupiter, par une gradation continuelle de rois, sans aucune in- terruption; les uns, qui ont été rois d'Argos et de Lacédémone; et les autres, qui ont toujours

* Achéménès élait fils de Persée.

** Voyez XEuthyphron, tome I, page 37.

LE PREMIER AECIRIADE. 79

régné sur la Perse, et souvent sur l'Asie, comme aujourd'hui; au lieu que nos aïeux n'ont été que de simples particuliers comme nons. Si tu étais obligé de montrer à Artaxerce , fils de Xerxès , tes ancêtres et la patrie d'Eurisacès, Salamine, ou Égine, celle d'Éaque, plus ancien qu'Euri- sacès, quel sujet de risée ne lui donnerais-tu pas? Mais voyons si nous ne sommes pas aussi inférieurs du côté de l'éducation que du côté de la naissance. Ne t'a-t-on jamais dit quels grands avantages ont, en cela, les rois de Lacé- démone, dont les femmes sont, en vertu d'une loi, gardées par les Ephores, afin qu'on soit as- suré, autant qu'il est possible, qu'elles ne don- neront des rois que de la race d'Hercule? Et, sous ce rapport, le roi de Perse est encore si fort au-dessus des rois de Lacédémone , que personne n'a seulement le soupçon que la reine puisse avoir un fils qui ne soit pas le fils du roi ; c'est pourquoi elle n'a d'autre garde que la crainte. A la naissance du premier , qui doit monter sur le trône, tous les peuples de ce grand empire célèbrent cet événement par des fêtes, et, chaque année, le jour de la naissance du roi est un jour de fêtes et de sacrifices pour toute l'Asie; tandis que nous, lorsque nous venons au monde, mon cher Alcibiade, on peut nous ap- pliquer ce mot du poète comique :

8o LE PREMIER ALCIBIADE.

A peine nos voisins s'en aperçoivent-ils. *

Ensuite, l'enfant est remis aux mains, non d'une femme, d'une nourrice de peu de valeur , mais des plus vertueux eunuques de la cour, qui, entre autres soins dont ils sont chargés, ont ce- lui de former et de façonner ses membres, afin qu'il ait la taille la plus belle possible ; et cet emploi leur attire une haute considération. Quand l'enfant a sept ans , on le met entre les mains des écuyers, et on commence à le mener à la chasse; à quatorze, il passe entre les mains de ceux qu'on appelle précepteurs du roi. Ce sont les quatre hommes de Perse qui ont la plus grande renommée de mérite; ils sont dans la vigueur de l'âge : l'un passe pour le plus savant; l'autre, pour le plus juste; le troisième, pour le plus sage; et le quatrième, pour le plus vail- lant. Le premier lui enseigne les mystères de la sagesse de Zoroastre , fils d'Oromaze, c'est-à- dire, la religion; il lui enseigne aussi tout ce qui se rapporte aux devoirs d'un roi. Le juste lui apprend à dire toujours la vérité, fût-ce contre lui-même. Le sage l'instruit à ne se laisser jamais vaincre par ses passions, et, par-là, à se

* On ne sait quel est ce poète. Le Scholiaste dit qu'on attribue ce vers à Platon le comique.

LE PREMIER ALCIBIADE. 8i

maintenir toujours libre et vraiment roi , en se gouvernant d'abord lui-même. Le vaillant l'exerce à être intrépide et sans peur, car, dès qu'il craint, il est esclave. Mais toi, Alcibiade, Périclès t'a donné pour précepteur celui de ses esclaves que sa vieillesse rendait incapable de tout autre emploi , Zopire le Thrace. Je te rapporterais ici toute la suite de l'éducation de tes adversaires, si cela n'était pas trop long, et si ce que j'ai dit ne suffisait pour en faire voir les conséquences. Quant à ta naissance, Alcibiade, à ton éduca- tion, et à celle d'aucun autre Athénien, per- sonne ne s'en met en peine , à vrai dire , à moins que tu n'aies un ami qui s'en occupe. Veux-tu faire attention aux richesses , à la somptuosité , à l'élégance des Perses, à la magnificence de leurs habits, à la recherche de leurs parfums, à la foule d'esclaves qui les accompagnent, enfin à tous les détails de leur luxe? tu auras honte de toi-même , en te voyant si au-dessous. Veux-tu jeter les yeux sur la tempérance des Lacédémo- nisns,sur leui- modestie, leur facilité, leur dou- ceur, leur magnanimité, leur bon ordre en toutes choses; leur valeur, leur fermeté, leur patience leur noble émulation, et leur amour pour la gloire? dans toutes ces grandes qualités, tu ne te trouveras qu'un enfant auprès d'eux. Veux- tu , par hasard, qu'on prenne garde aux ri-

D.

82 LE PREMIER ALCIRIADE.

chesses, et penses-tu avoir quelque avantage de ce côté-là? Je veux bien en parler ici pour que tu te mettes à ta véritable place. Considère les richesses des Lacédémoniens , et tu verras coni- bien elles sont supérieures aux nôtres. Personne n'oserait comparer nos terres avec celles de Sparte et de Messène, pour l'étendue et la bonté, pour le nombre d'esclaves, sans compter les ilotes; pour les chevaux, et les autres troupeaux qui paissent dans les pâturages de Messène. Mais sans parler de toutes ces choses, il y a moins d'or et d'argent dans toute la Grèce ensemble que dans Lacédémone seule; car, depuis peu, l'argent de toute la Grèce, et souvent même ce- lui de l'étranger entre dans Lacédémone, et n'en sort jamais. Véritablement, comme dit le Renard au Lion, dans Ésope, je vois fort bien les traces de l'argent qui entre à Lacédémone, mais je n'en vois point de l'argent qui en sort. Il est donc certain que les Lacédémoniens sont les plus ri- ches des Grecs, et que le roi est le plus riche d'eux tous; car, outre ses revenus particuliers, qui sont considérables, le tribut royal que les Lacédémoniens paient à leurs rois n'est pas peu de chose. Mais si la richesse des Lacédémoniens paraît si grande auprès de celle des autres Grecs, elle n'est rien auprès de celle du roi de Perse. J'ai ouï dire à un homme digne de foi, qui avait

LE PREMIER ALCÏRIADE. 83

été du nombre des ambassadeurs qu'on envoya au grand roi , je lui ai ouï dire qu'il avait fait une grande journée de cbemin dans un pays vaste et fertile, que les habitans appellent la Ceinture de la Reine; qu'il y en avait un autre, qu'on appelle le Voile de la Reine , et qu'il y avait plusieurs autres grandes et belles provinces uniquement destinées à l'habillement de la reine, et qui avaient chacune le nom des parures qu'elles devaient fournir. Si donc quelqu'un allait dire à la femme de Xerxès, à Amestris , mère du roi actuel : Il y a à Athènes un homme qui médite de faire la guerre à Artaxerce ; c'est le fils d'une femme nommée Dinomaque, dont toute la parure vaut peut-être, au plus, cin- quante mines, et lui, pour tout bien, n'a pas trois cents arpens de terre à Erchies *; elle de- manderait, avec surprise , sur quoi s'appuie cet Alcibiade pour attaquer Artaxerce, et je pense qu'elle dirait : Il ne peut s'appuyer que sur ses soins et son habileté , car voilà les seules choses dont on fasse cas parmi les Grecs. Mais quand on lui aurait dit que cet Alcibiade est un jeune homme qui n'a pas encore vingt ans, sans nulle sorte d'expérience, et si présomptueux, que,

* Erchies, dème de la tribu Éantide; selon d'autres , de la tribu Écéide.

84 I-E PREMIER ALCIBIADE.

lorsque son ami lui représente qu'il doit, avant tout, avoir soin de lui, s'instruire, s'exercer, et alors seulement aller faire la guerre au grand roi, il ne veut pas, et dit qu'il est assez bon pour cela tel qu'il est; je pense que sa surprise serait encore bien plus grande, et qu'elle de- manderait : Sur quoi donc s'appuie ce jeune homme? Et si nous lui répondions : Il s'appuie sur sa beauté, sur sa taille, sur sa richesse, et quelque esprit naturel , ne nous prendrait-elle pas pour des fous, songeant à quel degré elle trouve chez elle tous ces avantages? Et je crois bien queLampyto, fille de Léotychidas, femme d'Archidamus, mère d'Agis, tous nés rois, serait fort étonnée, si, parmi tant d'avantages qu'elle rencontre chez elle, on lui disait qu'aussi mal élevé que tu l'as été, tu t'es mis en tête de faire la guerre à son fils. Eh ! n'est-ce pas une honte que les femmes de nos ennemis sachent mieux que nous-mêmes ce que nous devrions être j)0ur leur faire la guerre? Ainsi, mon cher Alci- biade, suis mes conseils, et obéis au précepte écrit sur la porte du temple de Delphes : Con- nais-toi toi-même. Car les ennemis que tu auras à combattre sont tels que jeté les représente, et non tels que tu te les es figurés. Il faut pour les vaincre du soin et de l'habileté : si tu y renonces, il te faut renoncer aussi à la gloire.

LE PREMIER ALCIBIADE. 85

et chez les Grecs et chez les autres peuples; la gloire que tu parais aimer avec plus d'ardeur que jamais personne n'a rien aimé.

ALCIBIADE.

De quel soin veux-tu donc parler, Socrate? Peux-tu me l'expliquer? Car tu as bien l'air de m'avoir dit la vérité.

SOCRATE.

Je le puis. Mais c'est ensemble qu'il faut cher- cher les moyens de nous rendre meilleurs-, car, je ne dis pas qu'il faut que tu t'instruises, et non pas moi , qui n'ai sur toi, tout au plus, qu'un seul avantage.

ALCIBIADE.

Et quel est-il ?

SOCRATE.

c'est que mon tuteur est meilleur et plus sage que ton tuteur Périclès.

ALCIBIADE.

Qui est ce tuteur ?

SOCRATE.

Le dieu, Alcibiade, qui, avant ce jour, ne m'a pas permis de te parler; et c'est en suivant ses inspirations que je te déclare que c'est par moi seul que tu peux acquérir de la gloire.

86 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Tu plaisantes, Socrate.

SOCRATE.

Peut-être : mais enfin je te dis la vérité; c'est qu'en fait de soin, nous devons en avoir beau- coup de nous-mêmes; tous les hommes, en général , et nous deux encore plus que les au- tres.

ALCIBIADE.

Moi, certainement, Socrate.

SOCRA.TE.

Et moi tout autant,

ALCIBIADE.

Mais comment prendre soin de nous-mêmes ?

SOCRATE.

C'est ici, mon ami, qu'il faut chasser la pa- resse et la mollesse.

ALCIBIADE.

En effet, elles seraient assez déplacées.

SOCRATE.

Très déplacées , assurément. Mais examinons ensemble. Dis-moi, ne voulons-nous pas nous rendre très bons?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et dans quel genre?

LE PREMIER ALCIBIADE. 87

ALCIBIADE.

Mais clans celui qui fait la bouté de l'honime.

SOCRATE.

Et quel est l'homme bon ?

ALCIBIADE,

Évidemment, l'homme bon aux affaires.

SOCRATE.

Mais quelles affaires? Non pas celles qui con- cernent les chevaux ?

ALCIBIADE.

Non , certes.

SOCRA.TE.

Car cela regarde les écuyers.

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE,

Veux-tu dire les affaires qui conceinent la marine ?

ALCIBIADE.

Non plus.

SOCRATE.

Car cela regarde les pilotes.

ALCIBIADE*.

Oui.

88 LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Quelles affaires donc?

ALCIBIADE.

Les affaires qui occupent nos meilleurs Athé- niens.

SOCRATE.

Qu'entends-tu par nos meilleurs Athéniens? Sont-ce les insensés ou les hommes de sens?

ALCIBIADE.

Les hommes de sens.

SOCRATE.

Ainsi , tout homme de sens est bon ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et tout insensé, mauvais.

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

Mais un cordonnier a tout le sens nécessaire pour faire des souliers; il est donc bon pour cela?

ALCIBIADE.

Fort bon.

SOCRATE.

Mais le cordonnier est tout-à-fait dépourvu de sens pour faire des habits?

LE PREMIER ALCIBIADE. 89.

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et, par conséquent, il est mauvais pour cela?^

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

soc ATE.

Il suit de que ce même homme est à-la-fois bon et mauvais?

ALCIBIADE.

Il semble.

SOCRATE.

Tu dis donc que les hommes bons sont aussi mauvais ?

ALCIBIADF.

Point du tout.

SOCRATE.

Qu'entends-tu donc par hommes bons?

ALCIBIADE.

Ceux qui savent gouverner.

SOCRATE.

Gouverner quoi? les chevaux?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Les hommes ?

90 LE PREMIER ALCIBTADE.

ALCIB[ADE.

Oui.

SOCRA.TE.

Les malades?

ALCIBIADE.

Eh! non.

SOCRATE.

Ceux qui naviguent?

ALCIBIADE.

Je ne dis pas cela.

SOCRATE.

Ceux qui font les moissons?

ALCIBIADE.

Non pas.

SOCRATE.

Qui donc? Ceux qui font quelque chose, ou ceux qui ne font rien?

ALCIBIADE.

Ceux qui font quelque chose.

SOCRATE.

Et qui font, quoi? Tâche de me le faire com- prendre.

ALCIBIADE.

Ceux qui traitent ensemble, et qui se servent les uns des autres , comme nous vivons dans la société.

LE PREMIER ALCIBIADE. 91

SOCRATE.

C'est donc gouverner des hommes qui se ser- vent d'autres hommes?

ALCIBIADE.

Précisément.

SOCRATE.

Gouverner, par exemple, les bossemans, qui se servent de rameurs?

ALCIBIADE.

Non pas.

SOCRATE.

Car cela appartient à l'art du pilote?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Est-ce donc gouverner les joueurs de flûte , qui commandent aux musiciens et se servent des danseurs?

ALCIBIADE.

Non , pas davantage.

SOCRATE.

Car cela regarde l'art du maître des chœurs?

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

Qu'entends-tu donc par gouverner des hom- mes qui se servent des autres hommes ?

92 LE PREMIER ALCIRIADE.

ALCIBIADE.

J'entends que c'est gouverner des hommes qui vivent ensemble sous l'empire des lois, et forment une société politique.

SOCRATE.

Et quel est l'art qui apprend à les gouverner? Gomme, par exemple, si je te demandais quel est l'art qui enseigne à gouverner tous ceux qui forment l'équipage d'un navire?

ALCIBIADE.

C'est l'art du pilote.

SOCRATE.

Et si je te demandais quel est l'art qui ensei- gne à gouverner ceux qui forment le chœur , comme nous disions tout-à-l'heure ?

ALCIBIADE.

c'est l'art du maître de chœur, comme tu disais.

SOCRATE.

Eh bien! comment appelles-lu l'art de gou- verner ceux qui forment une association poli- tique ?

ALCIBIADE.

Pour moi, Socrate, je l'appelle fart de bien conseiller.

SOCRATE.

Comment! l'art du pilote est-il l'art de donner de mauvais conseils?

LE PREMIER ALCIBIÂDE. 9^

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

N'est-ce pas aussi l'art d'en donner de bons?

ALCIBIADE.

Assurément, pour le salut de ceux qui sont dans le vaisseau.

SOCRATE.

Fort bien dit. Maintenant, de quels bons con- seils veux-tu donc parler, et à quoi est-ce qu'ils tendent?

ALCIBIADE.

Ils tendent au salut de la société et à son meilleur état.

SOCRATE.

Et quelle est la chose dont la présence ou l'absence soutient la société, et lui procure son meilleur état? Si tu me demandais : Qu'est-ce qui doit être et n'être point dans un corps, pour faire qu'il soit sain et dans le meilleur état? Je te répondrais, sur-le-champ, que ce qui doit y être, c'est la santé; et ce qui doit n'y être pas, c'est la maladie. Ne le crois-tu pas comme moi?

ALCIBIADE.

Tout comme toi.

SOCRATE.

Et si tu me demandais la même chose sur

94 LE PREMIER ALCTBIADE.

l'œil, je te répondrais de même que l'œil est <]ans le meilleur état, quand la vue y est et que la cécité n'y est pas. Et les oreilles aussi, quand elles ont tout ce qu'il faut pour bien entendre, et qu'il n'y a aucune surdité, elles sont très bien et dans l'état le meilleur possible.

ALCIBIADE.

Cela est juste.

SOCRA.TE.

Et une société, qu'est-ce qui doit y être ou n'y être pas, pour qu'elle soit très bien et dans le meilleur état?

ALCIBIADE,

Il me semble, Socrate, que c'est quand l'ami- tié est entre tous les citoyens, et que la haine et la division n'y sont point.

SOCRATE.

Qu'appelles-tu amitié, est-ce la concorde ou la discorde?

ALCIBIADE.

La concorde.

SOCRATE.

Quel est l'art qui fait que les sociétés s'ac- cordent sur les nombres?

ALCIBIADE.

L'arithmétique,

LE PREMIER ALCIRIADE. 9

SOCRA.TE.

]S'est-ce pas elle aussi qui fait que, sur cela» les particuliers s'accordent entre eux?

ALCIBIAOE.

Oui.

SOCRATE.

Et chacun avec lui-même?

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Et quel est l'art qui fait que chacun est d'ac- cord avec lui-même sur la grandeur relative d'une palme et d'une coudée? TN'est-ce pas l'art de mesurer ?

ALCIBIADE.

Et lequel donc?

SOCRATE.

Et les états et les particuliers s'accordent par là?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et sur le poids, n'est-ce pas la même chose?

ALCIBIADE.

La même chose.

SOCRATE.

Et la concorde, dont tu parles, quelle est- elle? En quoi consiste-t-elle? Et quel est l'art qui

^6 LE PREMIER ALCIBIADE.

la produit? Celle d'un état, est-ce celle du par- ticulier, qui le fait être d'accord avec lui-même •et avec les autres ?

ALCIBIADE

Mais il me semble, du moins.

SOCRATE.

Quelle est-elle donc, je te prie? Ne te lasse point de me répondre , et instruis-moi, par ■charité.

ALCIBIADE.

Je crois que c'est cette amitié et cette con- corde par laquelle un père et une mère s'accor- dent avec leurs enfans, un frère avec son frère, une femme avec son mari.

SOCRATE.

Mais penses-tu qu'un mari puisse être d'ac- cord avec sa femme sur ses ouvrages de laine , qu'elle entend à merveille, lui qui n'y entend rien ?

ALCIBIADE.

Non, sans doute.

SOCRATE.

Il ne le faut pas même, le moins du monde, car c'est un talent de femme.

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Est-i! possible qu'une femme s'accorde avec

LE PREMIER ALCIRIADE. , 97

son mari sur ce qui regarde les armes, elle qui ne sait ce que c'est?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Car,dirais-tu peut-étre,c'est un talent d'homme.

ALCIBIADE.

Cela est vrai.

SOCRATE.

Il y a donc selon toi, des talens de femmes, et d'autres réservés aux hommes.

ALCIBIADE.

Pourrait-on le nier?

SOCRATE.

Il est donc impossible que, sur cela, les fem- mes soient d'accord avec leurs maris.

ALCIBIADE.

Tout-à-fait.

SOCRATE.

Et, par conséquent, il n'y aura point d'ami- tié, puisque l'amitié n'est que la concorde.

ALCIBIADE.

Non , à ce qu'il paraît.

SOCRATE.

Ainsi, quand une femme fera ce qu'elle doit faire , elle ne sera pas aimée de son mari?

5. 7

98 LE PREMIER ALCÏBIADE.

ALCIBIADE.

Il n'y a pas d'apparence.

SOCRATE.

Et quand un mari fera ce qu'il doit faire , il ne sera pas aimé de sa femme ?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Ce n'est donc pas quand chacun fait ce qu'il doit faire , que la société va bien ?

ALCIBIADE.

Si fait, je le crois, Socrate.

SOCRATE.

Comment dis-tu? Une société ira bien sans que l'amitié y règne? Ne sommes-nous pas con- venus que c'est par l'amitié qu'un état est bien réglé, et qu'autrement, il n'y a que désordre et confusion?

ALCIBIADE.

Mais il me semble que c'est cela même qui produit l'amitié , que chacun fasse ce qu'il a à faire.

SOCRATE.

Ce n'est pas du moins ce que tu disais tout- à-l'heure ; mais comment dis-tu donc présente- ment? Sans la concorde peut-il y avoir amitié? Et peut-il y avoir de la concorde sur les affaires

LE PREMIER ALCIBIADE. 99

que les uns savent , et que les autres ne savent pas?

ALCIBIADE.

Impossible.

SOCRATE.

Quand chacun fait ce qu'il doit faire, chacun fait-il ce qui est juste ou ce qui est injuste?

ALCIBIADE.

Belle demande ! chacun fait ce qui est juste.

SOCRATE.

Quand donc tous les citoyens d'un état font ce qui est juste, ils ne sauraient pourtant s'ai- mer?

ALCIBIADE.

Mais la conséquence semble nécessaire.

SOCRATE.

Quelle est donc cette amitié ou cette con- corde dont nous devons connaître le secret, et sur laquelle nous devons savoir donner de sages conseils, pour devenir bons citoyens? Car je ne puis comprendre en quoi elle consiste, ni en qui elle se trouve ; tantôt on la trouve en certaines personnes, tantôt on ne l'y trouve plus, comme il semble par tes paroles.

ALCIBIADE.

Par les dieux, je te répète, Socrate , que je ne sais moi-même ce que je dis, et je cours

loo LE PREMIER ALCIBIADE.

grand risque d'être, depuis long-temps, sans m'en être aperçu, dans le plus mauvais état.

SOCRATE.

Ne perds pas courage , Alcibiade : si tu ne sentais ton état qu'à l'âge de cinquante ans , il te serait difficile d'y apporter du remède ; mais à l'âge tu es , voilà justement le temps de le sentir.

ALCIBIADE.

Mais quand on le sent, que faut-il faire?

SOCRATE.

Répondre à quelques questions, Alcibiade. Si tu le fais, j'espère qu'avec le secours de Dieu , toi et moi, nous deviendrons meilleurs, au moins s'il faut ajouter foi à ma prophétie.

ALCIBIADE.

Cela ne peut manquer, s'il ne tient qu'à ré- pondre.

SOCRATE.

Voyons donc. Qu'est-ce qu'avoir soin de soi, de peur qu'il ne nous arrive souvent, sans que nous nous en apercevions, d'avoir soin de toute autre chose que de nous, quand nous croyons en avoir soin? Quand un homme a-t-il réelle- ment soin de lui ? Quand il a soin des choses qui sont à lui, a-t-il soin de lui-même?

ALCIBIADE.

Il me le sjemble.

LE PREMIER ALCIBIADE. loi

SOCRATE.

Comment? Quand un homme a-t-il soin de ses pieds? Est-ce quand il a soin des choses qui sont à l'usage de ses pieds ?

ALCIBIADE.

Je ne t'entends pas.

SOCRATE.

Ne connais-ta rien qui soit à l'usage de la main? Par exemple, une bague, pour quelle partie du corps est-elle faite? N'est-ce pas pour le doigt?

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

De même , les souliers ne sont-ils pas pour les pieds?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Quand donc nous avons soin des souliers, avons-nous soin des pieds?

ALCIBIADE.

En vérité, Socrate, je ne l'entends pas encore bien.

SOCRATE.

Eh quoi ! Alcibiade , ne dis-tu pas qu'qn a bien soin d'une chose?

I02 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE,

Oui.

SOCRATE.

Et quand on rend une chose meilleure , ne dis-tu pas qu'on en a bien soin?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et quel est l'art qui rend les souliers meil- leurs ?

ALCIBIADE.

L'art du cordonnier.

SOCRATE.

C'est donc par l'art du cordonnier que nous avons soin des souliers ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Est-ce aussi par l'art du cordonnier que nous avons soin de nos pieds , ou n'est-ce pas par l'art qui rend le pied meilleur?

ALCIBIADE.

c'est par celui-là.

SOCRATE.

Ne rendons-nous pas nos pieds meilleurs, par le même art qui rend tout notre corps meil- leur?

LE PREMIER ALCIBIADE. io3

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRA.TE.

Et cet art , n'est-ce pas la gymnastique ?

ALCIBIADE.

Précisément.

soc RATE.

c'est donc par la gymnastique que nous avous soin de nos pieds , et par l'art du cordonnier que nous avons soin des choses qui sont à l'usage de nos pieds?

ALCIBIADE.

Justement.

SOCRATE.

c'est par l*a gymnastique que nous avons soin de nos mains , et par l'art de la joaillerie que nous avons soin des choses qui sont à l'usage de la main ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

C'est par la gymnastique que nous avons soin de notre corps, et par l'art du tisserand, et par plusieurs autres arts, que nous avons soin des choses du corps?

ALCIBIADE.

Cela est hors de doute.

jo4 LE PREMIER ALCÏBIADE.

SOCRA.TE.

Et, par conséquent , l'art par lequel nous avons soin de nous-mêmes, n'est pas le même que celui par lequel nous avons soin des choses qui sont à nous?

ALCIBIADE.

Evident.

SOCRATE.

Quand donc tu as soin des choses qui sont à toi, tu n'as pas soin de toi.

ALCIBIADE.

Nullement.

SOCRATE.

Car ce n'est pas par le même art, à ce qu'il paraît, qu'un homme a soin de lui et des choses qui sont à lui.

ALCIBIADE.

Non, assurément.

SOCRATE.

Eh bien ! quel est l'art par lequel nous pou- vons avoir soin de nous-mêmes?

ALCIBIADE.

Je ne saurais le dire.

SOCRATE.

Nous sommes déjà convenus que ce n'est pas celui par lequel nous pouvons rendre meilleure quelqu'une des choses qui sont à nous , mais

LE PREMIER ALCIBIADE. io5

celui par lequel nous pouvons nous rendre meil- leurs nous-mêmes ?

ALCIBIADE.

Cela est vrai.

SOCRATE.

Mais pouvons-nous connaître l'art qui rac- commode les souliers, si nous ne savons aupara- vant ce que c'est qu'un soulier?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Et l'art qui arrange les bagues, si nous ne savons auparavant ce que c'est qu'une bague?

ALCIBIADE.

Cela ne se peut.

SOCRATE.

Quel moyen donc de connaître l'art qui nous rend meilleurs nous-mêmes , si nous ne savons ce que c'est que nous-mêmes ?

ALCIBIADE.

Cela est absolument impossible.

SOCRATE.

Mais est-ce une chose bien facile que de se connaître soi-même, et était-ce quelque igno- rant qui avait écrit ce précepte sur le temple d'Apollon ? ou est-ce , au contraire , une chose très difficile et peu commune.

io6 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Pour moi, Socrate , j'ai cru souvent que c'était une chose commune , et souvent aussi que c'était une chose fort difficile.

SOCRATE.

Mais, Alcibiade, que cela soit facile ou non, toujours est-il que si nous le savons une fois , nous saurons bientôt quel soin nous devons avoir de nous-mêmes; et que si nous l'ignorons, nous ne parviendrons jamais à connaître la nature de ce soin.

ALCIB[ADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Courage donc. Par quel moyen trouverons- nous l'essence absolue des choses? Par , nous trouverons bientôt ce que nous sommes nous- mêmes; et si nous ignorons cette essence, nous nous ignorerons toujours.

ALCIBIADE.

Tu dis vrai.

SOCRATE.

Suis-moi donc bien, je t'en conjure par Ju- piter. Avec qui t'entretiens-tu présentement? Est-ce avec moi ?

ALCIBI A DE.

Oui , c'est avec toi.

LE PREMIER ALCIBIADE. 107

SOCRATE.

Et moi avec toi?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

C'est Socrate qui parle?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

C'est Alcibiade qui écoute?

ALCIBIADE.

Cela est vrai.

SOCRATE.

C'est avec la parole que Socrate parle?

ALCIBIADE.

en veux-tu venir ?

SOCRATE.

Parler et se servir de la parole est la même chose?

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

Celui qui se sert d'une chose , et ce dont il se sert, ne sont-ce pas des choses différentes?

ALCIBIADE.

Comment dis-tu ?

io8 LE PREMIER ALCTBIADE.

SOCRATE.

Un cordonnier, par exemple, se sert de tran- chets, d'alênes , et d'autres instrumens?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE..

Et celui qui se sert du tranchet , est-il difté- rent de l'instrument dont il se sert ?

A.LCIBIADE.

Oui , certes.

SOCRATE.

De même, un homme qui joue de la lyre n'est- il pas différent de la lyre dont il joue ?

ALCIBIADE.

Qui en doute?

SOCRATE.

c'est ce que je te demandais tout-à-l'lieure, si celui qui se sert d'une chose te [xiraît toujours différent de ce dont il se sert ?

ALCIBIADE.

Très différent.

SOCRATE.

Mais le cordonnier coupe-t-il seulement de ses instrumens, ou ne coupe-t-il pas avec ses mains?

ALCIBIADE.

Avec ses mains aussi.

LE PREMIER ALCIBUDE. 109

SOCRATE.

11 se sert donc de ses mains ?

ALCIBIADE.

Gui.

SOCRATE.

Et, pour travailler, il se sert aussi de ses yeux ?

ALCIBIADE.

Aussi.

SOCRATE.

Et nous sommes tombés d'accord que celui qui se sert d'une chose est différent de la chose dont il se sert?

ALCIBIADE.

Nous en sommes tombés d'accord.

SOCRATE.

Le cordonnier et le joueur de lyre sont autre chose que les mains et les yeux dont ils se servent?

ALCIRIADE,

Cela est sensible.

SOCRATE.

Et l'homme se sert de tout son corps?

ALCIBIADE.

Fort bien.

SOCRATE.

Ce qui se sert d'une chose est différent de la chose qui sert ?

iio LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

L'homme est donc autre chose que le corps qui est à lui ?

ALCIBIADI..

Je le crois.

SOCRATE.

Qu'est-ce donc que l'homme?

ALCIBIADE.

Je ne saurais le dire, Sociale.

SOCRATE.

Tu pourrais , au moins , me dire que c'est ce qui se sert du corps.

ALCIBIADE.

Cela est Vrai.

SOCRATE,

Y a-t-il quelque autre chose qui se serve du corps que l'âme ?

ALCIBIADE.

Non , aucune autre.

SOCRATE.

C'est donc elle qui commande?

ALCIBIADE.

Très certainement.

SOCRATE.

Et il n'y a personne, je crois, qui ne soit forcé de reconnaître...

LE PREMIER ALCIBIADE. lu

ALCIBIA HE.

Quoi?

SOCRATE.

Que l'homme est une de ces trois choses...

ALCIBIADE.

Lesquelles ?

SOCRATE.

Ou l'âme, ou le corps, ou le composé de l'un €t de l'autre.

ALCIBIADE.

Eh bien?

SOCRATE.

Or, nous sommes convenus, au moins, que l'homme est ce qui commande au corps?

ALCIBIADE.

Nous en sommes convenus.

SOCRATE.

Le corps se commande-t-il donc à lui-même?

ALCIBIADE.

Nullement.

SOCRATE.

Car nous avons dit que le corps ne commande pas, mais qu'on lui commande.

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

Ce n'est donc pas ce que nous cherchons?

112 LE PREMIER ALCTBIADE.

ALCIBIADE.

Il n'y a pas d'apparence.

SOCRATE.

Mais est-ce donc le composé qui commande au corps? Et ce composé est-ce l'homme ?

ALCIBIADE.

Peut-être.

SOCRATE.

Rien moins que cela ; car l'un ne comman- dant point comme l'autre, il est impossible que les deux ensemble commandent.

ALCIBIADE.

Cela est incontestable.

SOCRATE.

Puisque ni le corps, ni le composé de l'âme et du corps ne sont l'homme , il ne reste plus , je pense, que cette alternative, ou que l'homme ne soit rien absolument, ou que l'âme seule soit l'homme.

ALCIBIA.DE.

Il est vrai.

SOCRATE.

Faut-il te démontrer encore plus clairement que l'âme seule est l'homme?

ALCIBIADE.

Non , je te jure ; cela est assez prouvé.

LE PREMIER ALCIBIADE. ii3

SOCRATE.

Si nous n'avons pas très approfondi cette vé- rité, elle est assez prouvée, et cela suffit. Nous l'approfondirons davantage quand nous arrive- rons à ce que nous mettons de côté maintenant, comme d'une recherche très difficile.

ALCIBIADE.

Qu'est-ce donc?

SOCRATE.

c'est ce que nous avons dit tout-à-l'heure , qu'il fallait premièrement chercher à connaître l'essence absolue des choses ; mais au lieu de l'essence absolue, nous nous sommes arrêtés à examiner l'essence d'une chose particulière , et peut-être cela suffira-t-il; car, après tout, nous ne saurions en nous-mêmes remonter plus haut que notre âme.

ALCIBIADE.

Non, certainement.

SOCRATE.

Ainsi donc, c'est un principe qu'il faut admet- tre, que, lorsque nous nous entretenons ensem- ble, toi et moi, c'est mon âme qui s'entretient avec la tienne ?

ALCIBIADE.

Tout-à-fait.

5. - S

ii4 LE PREMIER ALCIRIADE.

SOCRATE.

Et c'est ce que nous disions il n'y a qu'un moment, que Socrate parle à Alcibiade, en adressant la parole, non à sa figure, comme il semble, mais à Alcibiade lui-même; c'est-à-dire à son âme.

ALCIBIADE.

Cela est fort vraisemblable.

SOCRATE.

Celui qui nous ordonne de nous connaître nous-mêmes , nous ordonne donc de connaître notre âme?

ALCIBIADE.

Je le crois.

SOCRATE.

Celui qui connaît son corps connaît donc ce qui est à lui , et non ce qui est lui ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Ainsi, un médecin ne se connaît pas lui-même, en tant que médecin , ni un maître de palestre , en tant que maître de palestre?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

A plus forte raison , les laboureurs et tous les

LE PREMIER ALCIBIADE. ii5

autres artisans sont-ils plus éloignés de se con- naître eux-mêmes; en effet, ils ne connaissent pas même ce qui est à eux , et leur art les atta- che à (les choses qui leur sont encore plus étran- gères que ce qui est immédiatement à eux; car du corps ils ne connaissent que ce qui peut lui être utile.

ALCIBIADE.

Tout cela est très vrai.

SOCRATE.

Si donc c'est une sagesse de se connaître soi- même; il n'y a aucun d'eux qui soit sage par son art.

ALCIBIADE.

Je suis de ton avis.

SOCRATE.

Et voilà pourquoi tous ces arts paraissent ignobles et indignes de l'étude d'un honnête homme.

ALCIBIADE.

Cela est certain.

SOCRATE.

Ainsi , pour revenir à notre principe , tout homme qui a soin de son corps, a soin de ce qui est à lui, et non pas de lui?

ALCIBIADE.

J'en tombe d'accord.

8.

ii6 LE PREMIER ALCIBIADE.

SOCRATE.

Tout homme qui aime les richesses , ne s'aime ni hji, ni ce qui est à lui; mais une chose encore plus étrangère que ce qui est à lui?

ALCIBIADE.

Il me le semble.

SOCRATE .

Celui qui ne s'occupe que des richesses ne fait donc pas ses propres affaires?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Si donc quelqu'un est amoureux du corps d'Alcibiade, ce n'est pas Alcibiade qu'il anne, mais une des choses qui appartiennent à Alci- biade.

ALCIBIADE.

Je le crois.

SOCRATE.

Celui qui aime Alcibiade, c'est celui qui aime son âme.

ALCIBIADE.

Il le faut bien.

SOCRATE.

Voilà pourquoi celui qui n'aime que ton corps, se retire dès que ta beauté commence à passer.

LE PREMIER ALCIBIADE. 117

ALCIBIADE.

Il est vrai.

SOCRATE.

Mais celui qui aime ton âme ne se retire ja- mais, tant que tu desires et recherches la per- fection.

ALCIBIADE.

Il semble au moins.

SOCRATE.

Et c'est ce qui fait que je suis le seul qui ne te quitte point, et te demeure fidèle après que la fleur de ta beauté est ternie, et que tous tes amans se sont retirés.

ALCIBIADE.

Et tu fais bien, Socrate ; ne me quitte point ^ je te prie.

SOCRATE.

Travaille donc de toutes tes forces à devenir tous les jours plus beau.

ALCIBIADE.

J'y travaillerai.

SOCRATE.

Voilà bien tu en es : Alcibiade , fils de Cli- nias, n'a jamais eu , à ce qu'il paraît , et n'a en- core qu'un seul amant; et cet amant, digne de te plaire, c'est Socrate, fils de Sophronisque et de Phénarète.

ii8 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Rien de plus vrai.

SOCRATE.

Mais ne m'as-tu pas dit, lorsque je t'ai abordé, que je ne t'avais prévenu que d'un moment, et que tu avais dessein de me parler , et de me demander pourquoi j'étais le seul qui ne me fusse pas retiré ?

ALCIBIADE.

En effet, c'était mon dessein.

SOCRATE.

Tu en sais présentement la raison ; c'est que je t'ai toujours aimé toi-même, et que les autres n'ont aimé que ce qui est à toi. La beauté de ce qui est à toi commence à passer , au lieu que la tienne commence à fleurir; et, si tu ne te laisses pas gâter et enlaidir par le peuple athé- nien , je ne te quitterai de ma vie. Mais je crains fort qu'amoureux de la faveur populaire comme tu l'es, tu ne te perdes , ainsi que cela est arrivé à un grand nombre de nos meilleurs citoyens, car le peuple du magnanime Érecthée * a un beau masque ; mais il faut le voir à découvert. Crois-moi donc, Alcibiade , prends les précau-- lions que je te dis.

* Homère, Iliade , liv. IT . v. 54?-

LE PREMIER ALCIBIADE. 119

ALCIBIADE.

Quelles précautions ?

SOCRATE.

C'est de t'exercer, et de bien apprendre ce qu'il faut savoir pour te mêler des affaires de la république. Avec ce préservatif, tu pourras aller sans rien craindre.

ALCIBIADE.

Tout cela est fort bien dit, Socrate ; mais tâche de m'expliquer comment nous pourrons avoir soin de nous-mêmes.

SOCRATE.

Mais cela est fait; car, avant toutes choses, nous avons établi qui nous sommes ; et nous craignions que , faute de le bien savoir , nous n'eussions soin de toute autre chose que de nous-mêmes , sans nous en apercevoir.

ALCIBIADE.

Précisément.

SOCRATE.

Nous sommes convenus ensuite que c'est de l'âme qu'il faut avoir soin; que c'est la fin qu'on doit se proposer.

ALCIBIADE.

Nul doute.

SOCRATE.

Et qu'il faut laisser à d'autres le soin du corps et des choses qui s'y rapportent.

I20 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Cela peut-il être contesté?

SOCRATE.

Voyons , comment pouvons-nous entendre cette vérité de la manière la plus claire possi- ble? Car, dès que nous l'entendrons bien , il y a grande apparence que nous nous connaîtrons parfaitement nous-mêmes. N'entendons-nous pas bien, je te prie, l'inscription de Delphes , dont nous avons déjà parlé, et le sage précepte qu'elle renferme ?

ALCIBIADE.

Que veux-tu dire par là, Socrate?

SOCRATE.

Je m'en vais te communiquer ce que je soup- çonne que veut dire cette inscription , et le con- seil qu'elle nous donne. Il n'est guère possible de te le faire entendre par d'autre comparaison que par celle-ci , qui est tirée de la vue.

ALCIBIADE.

Comment dis-tu cela?

SOCRATE.

Prends bien garde. Si cette inscription parlait à l'œil, comme elle parle à l'homme, et qu'elle lui dît : Regarde-toi toi-même, que croirions- nous qu'elle lui dirait? Ne croirions-nous pas qu'elle lui ordonnerait de se regarder dans une chose dans laquelle l'œil peut se voir?

LE PREMIER ALCIBIADE. 1-21

ALCIBIADE.

Cela est évident,

SOCRATE.

Et quelle est la chose dans laquelle nous pou- vons voir et l'œil et nous-mêmes?

ALCIBIADE.

On peut se voir dans les miroirs et autres choses semblables.

SOCRATE.

Tu dis fort bien. N'y a-t-il pas aussi dans l'oeil quelque petit endroit qui fait le même effet qu'un miroir?

ALCîBIADE.

Il y en a un , assurément.

SOCRATE.

As-tu donc remarqué que toutes les fois que tu regardes dans un œil , ton visage paraît dans cette partie de l'œil placé devant toi, qu'on ap- pelle la pupille, comme dans un miroir, fidèle image de celui qui s'y regarde ?

ALCIBIADE.

Cela est vrai.

SOCRATE.

Un œil donc, pour se voir lui-même, doit regarder dans un autre œil et dans cette partie de l'œil , qui est la plus belle et qui a seule la faculté de voir.

122 LE PREMIER ALCÏRIADE.

ALCIBIA.DE.

Evidemment.

SOCRATE.

Car s'il regardait quelque autre partie du corps de l'homme, ou quelque autre objet, hors celui auquel ressemble cette partie de l'œil, il ne se verrait nullement lui-même.

ALCIBIADE.

Tu as raison.

SOCRATE.

Un oeil donc qui veut se voir lui-même, doit se regarder dans un autre œil, et dans cette partie de l'œil, réside toute sa vertu, c'est-à- dire la vue.

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Mon cher Alcibiade, n'en est-il pas de même de l'âme? Pour se voir, ne doit-elle pas se re- garder dans l'âme et dans cette partie de l'âme réside tonte sa vertu, qui est la sagesse , ou dans quelque autre chose à laquelle cette partie de l'âme ressemble?

ALCIBIADE.

Il me paraît, Socrate.

SOCRATE.

Mais pouvons-nous trouver quelque partie de

LE PREMIER ALCIBIADE. i23

l'âme plus intellectuelle que celle à laquelle se rapportent la science et la sagesse?

A.LCIBIADE.

]Non, certainement.

SOCRATE.

Cette partie de l'âme est donc sa partie di- vine , et c'est en y regardant et en y contem- plant l'essence de ce qui est divin , Dieu et la sagesse , qu'on pourra se connaître soi-même parfaitement.

ALC1BIA.DE.

Il y a bien de l'apparence.

SOCRATE.

Se connaître soi-même, c'est la sagesse, comme nous en sommes convenus.

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Ne nous connaissant pas nous-mêmes, et n'étant point sages, pouvons-nous connaître nos vrais biens et nos vrais maux?

ALCIBIADE.

Eh! comment les connaîtrions-nous, Socrate?

SOCRATE.

Car il n'est pas possible que celui qui ne con- naît pas Alcibiade, connaisse ce qui appartient à Alcibiade, comme appartenant à Alcibiade.

124 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Non, par Jupiter! cela n'est pas possible.

SOCRATE.

Nous ne pouvons donc connaître ce qui est à nous, comme étant à nous, si nous ne nous connaissons nous-mêmes ?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Et si nous ne connaissons pas ce qui est à nous , nous ne connaîtrons pas non plus ce qui se rapporte aux choses qui sont à nous ?

ALCIBIADE.

Je l'avoue.

SOCRATE,

Nous n'avons donc pas très bien fait tantôt quand nous sommes convenus qu'il y a des gens qui ne se connaissent pas eux-mêmes, et qui cependant connaissent ce qui est à eux. Non , il ne connaissent pas même les choses qui sont à ce qui est à eux; car ces trois connaissances, se connaître soi-même , connaître ce qui est à soi , et connaître les choses qui sont à ce qui est à soi , semblent liées ensemble , et l'effet d'un seul et même art.

ALCIBIADE.

Il est bien vraisemblable.

LE PREMIER ALCIRIADE. iiS

SOCRATE.

Tout homme qui ne connaît pas les choses qui sont à lui, ne connaîtra pas non plus celles qui sont aux autres.

A.LCIBIADE.

Cela est constant.

SOCRATE.

Ne connaissant pas celles qui sont aux autres, il ne connaîtra pas celles qui sont à l'état.

ALCIBIADE.

C'est une conséquence sûre.

SOCRATE.

Un tel homme ne saurait donc jamais être un homme d'état ?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Il ne saurait même être un bon économe.

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Il ne sait pas même ce qu'il fait.

ALCIBIADE.

Pas du tout.

SOCRATE.

Et est-il possible qu'il ne fasse pas des fautes?

126 LE PREMIER ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Impossible.

SOCRATE.

Faisant des fautes, ne fail-il pas mal, et pour lui et pour le public?

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

Et se faisant mal, n'est-il pas malheureux?

ALCIBIADE.

Très malheureux.

SOCRATE.

Et ceux pour qui agit un tel homme?

ALCIBIADE.

Malheureux aussi.

SOCRATE.

Il n'est donc pas possible que celui qui n'est ni bon ni sage soit heureux?

ALCIBIADE.

Non, sans doute.

SOCRATE.

Tous les hommes vicieux sont donc malheu- reux ?

ALCIBIADE.

Très malheureux.

SOCRA.TE.

Ce n'est donc point par les richesses que

LE PREMIER ALCIRIADE. 127

l'homme se délivre du malheur, c'est par la sa- gesse ?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Ainsi, mon cher Alcibiade , les états, pour être heureux , n'ont besoin ni de murailles, ni de vaisseaux , ni d'arsenaux, ni d'une popula- tion nombreuse , ni de puissance, si la vertu n'y est pas.

ALCIBIADE.

Non , certainement.

SOCRATE.

Et , si tu veux bien faire les affaires de la ré- publique, il faut que tu donnes de la vertu à ses citoyens.

ALCIBIADE.

J'en suis très persuadé.

SOCRATE.

Mais peut-on donner ce qu'on n'a pas?

ALCIBIADE.

Comment le donnerait-on?

SOCRATE.

Il faut donc, avant toutes choses, que tu penses à acquérir de la vertu , toi , et tout homme qui ne veut pas seulement avoir soin de lui et

128 LE PREMIER ALCIBIÂDE.

des choses qui sont à lui , mais aussi de l'état et

des choses qui sont à l'état.

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Ce n'est donc pas l'autorité et le crédit de faire tout ce qu'il te plaira ; mais la sagesse et la justice que tu dois chercher à te procurer à toi et à l'état.

ALCIBIADE.

Cela me paraît très vrai.

SOCRATE.

Car si la république et toi vous agissez sage- ment et justement, vous vous rendrez les dieux favorables.

ALCIBIADE.

Il est probable.

SOCRATE.

t

Et, pour cela, vous ne ferez rien sans avoir, comme je l'ai dit tantôt , l'œil fixé sur la lumière divine.

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Car c'est en vous regardant dans cette lumière que vous vous verrez vous-mêmes , et recon- naîtrez les biens qui vous sont propres.

LE PREMIER ALCIBIADE. 129

ALCrBIADE.

Sans doute.

SOCRA.TE.

Mais, en faisant ainsi , ne ferez-vons pas bien?

ALCIBIADK.

Certainement.

SOCRATE.

Si vous faites bien , je veux me rendre garant que vous serez heureux.

ALCIBIADE.

Et tu es un très bon garant, Socrate.

SOCRATE.

Mais si vous faites mai , et si vous vous regar- dez dans ce qui est sans Dieu et plein de ténè- bres , vous ne ferez vraisemblablement que des œuvres de ténèbres, ne vous connaissant pas vous-mêmes.

ALCIBIADE.

\ raisemblablement.

, SOCRATE.

Mon cher Alcibiade; représente toi un homme qui ait le pouvoir de tout faire , et qui n'ait point de jugement ; que doit-on en attendre dans les affaires particulières ou publiques? Par exemple, qu'un malade ait le pouvoir de faire tout ce qui lui viendra dans la tête, sans avoir l'esprit médical , et qu'il ait assez d'autorité pour

5. 9

i3o LE PREMIER ALCIBIADE.

que personne n'ose lui rien dire , que lui arri- vera-t-il? Ne ruinera-t-il pas sa santé, selon toute apparence?

ALCIBIADE.

Oui, vraiment.

SOCRATE.

Et, dans un vaisseau, si quelqu'un, sans avoir ni l'esprit ni l'habileté d'un pilote, a pourtant la liberté de faire ce que bon lui semble , vois-tu ce qui lui arrivera , à lui et à ceux qui s'abandon- nent à sa conduite?

ALCIBIADE.

Ils ne peuvent manquer de périr tous.

SOCRATE.

Et n'en est-il pas de même de l'état, de l'au- torité et de la puissance? privés de la vertu, leur perte n'est-elle pas infaillible?

ALCIBIADE.

Infaillible.

SOCRATE.

Par conséquent, mon cher Alcibiade, ce n'est pas du pouvoir qu'il faut acquérir pour toi et pour la république, mais de la vertu, si vous voulez être heureux.

ALCIBIADE.

Tu dis très vrai , Socrate.

LE PREMIER ALCIBIADE. i3r

SOCRATE.

Et avant qu'on soit en possession de la vertu, plutôt que de commander soi-même, il est meil- leur, je ne dis pas à un enfant, mais à un homme, d'obéir à un plus vertueux que soi.

ALCIBIADE.

Je le crois.

SOCRATE.

Et le meilleur est aussi le plus honnête?

ALCIBIADE.

Nul doute.

SOCRATE.

Le plus honnête est aussi le plus convenable?

ALCIBIADE,

Sans difficulté.

SOCRATE.

Ainsi il est convenable à l'homme vicieux d'être esclave, car cela lui est meilleur?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Le vice est donc servile?

ALCIBIADE.

J'en conviens.

S0CR4.TE.

Et la vertu , libérale ?

i32 T.E PREMIER ALCIBÏADE.

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Mais, mon ami, ne faut-il pas éviter la ser- vilité?

ALCIBÏADE.

Oui , certes.

SOCRATE.

Eh bien! mon cher Alcibiade , sens-tu donc l'état tu es ? Es-tu dans l'état d'un homme libre ou d'un esclave?

ALCIBÏADE.

Il me semble que je le sens très bien.

SOCRATE.

Et sais-tu comment tu peux sortir de l'état tu es? car je n'oserais le nommer, en parlant d'un homme comme toi.

ALCIBÏADE.

Mais je crois le savoir.

SOCRATE.

Et comment?

ALCIBÏADE.

S'il plaît à Socrate.

SOCRATE.

Tu dis fort mal, Alcibiade.

LE PREMIER ALCIBIADE. i3^

ALCIBIADE.

Comment faut-il donc dire?

SOCRATE.

S'il plaît à Dieu.

ALCIBIADE.

Eh bien! je dis donc s'il plaît à Dieu; et j'ajoute que nous risquons désormais de changer de personnage; tu feras le mien , et je ferai le tien. A compter d'aujourd'hui, c'est à moi à te faire la cour, et me voilà ton amant.

SOCRATE.

Alors, mon cher Alcibiade , mon amour res- semblera fort à la cigogne , si , après avoir fait éclore dans ton sein un jeune amour ailé, celui- ci le nourrit et le soigne à son tour.

ALCIBIADE.

Oui Socrate; et, dès ce jour, je vais m'appli- quer à la justice.

SOCRATE.

Je souhaite que tu persévères; mais, sans me défier de ton bon naturel , en voyant la force des exemples qui régnent dans cette ville, je tremble qu'ils ne l'emportent sur toi el sur moi.

LE SECOND

ALCIBIADE,

ou

DE LA PPiIEilE.

^.-v^ *. -^^^ *.-%.'^ ^-Vfc »

L ^-^ *.■•■•. *.•%.■%. ^-t^' *-•*."%.*■•

ARGUMENT

PHILOSOPHIQUE.

Il lie faut chercher dans ce dialogue rieu de profond et de bien sérieux sur la prière. Le but de l'auteur, et assurément ce n'est pas Platon , est de montrer que , sans la connaissance de ce qui est bien et vraiment utile , toutes les autres connaissances nuisent à celui qui les possède , et que tout tourne à mal, même la prière. En effet, si l'on ne sait point ce qu'il faut demander aux dieux, on peut leur demander de faux biens qu'ils peuvent nous accorder dans leur colère, pour notre honte et notre ruine.

LE SECOND

ALCIBIADE,

ou

DE LA PRIERE.

SOCRATE, A LOI RI A DE.

soc RATE.

A-iciBr^DE, vas tu dans ce temple pouf y prier ?

ALCIBIADE.

Oui, Socrate, c'est mou dessein.

SOCRATE.

Aussi tu me parais bien rèvfcur, et je te vois les yeux attachés à terre, comme un homme qui réfléchit profondément.

ALCIBIADE.

Et at-ou donc besoin tie réflexions si pio- fondes, Socrale?

i4o LE SECOND ALCIBIADE.

SOCRATE.

Les plus profondes, Alcibiade,x:e me semble. Car, au nom de Jupiter, ne penses-tu pas que lorsque nous adressons nos prières aux dieux , soit en public, soit en particulier, les dieux nous accordent certaines choses et nous en refusent d'autres? que tantôt ils exaucent, et tantôt ils rejettent nos vœux?

ALCIBIADE.

Certainement.

SOCRATE.

Eh bien ! alors ne te semble-t-il pas que la prière exige beaucoup d'attention, de peur que, sans qu'on s'en aperçoive , on ne demande aux dieux de grands maux , en croyant leur deman- der de grands biens, et que les dieux ne se trouvent dans la disposition d'accorder ce qu'on leur demande; comme OEdipe qui, dans un ac- cès de colère, demanda aux dieux, à ce qu'on dit, que ses enfans décidassent leurs droits par i'épée. Et tandis qu'il pouvait prier les dieux d'é- loigner de lui les maux dont il était accablé, il s'en attira de nouveaux; car ses vœux furent exaucés, et de cette longue suite de malheurs épouvantables, qu'il n'est pas nécessaire de te conter ici en détail *.

* (^(.'S vœux fl'OEdipc sont rapportés, par Tocaste, it.tiis les Plit-iiicicuiivs «VKuripidc, v. o(J.

LE SECOND ALCIBIADE. i4i

ALCIBIADE.

Mais, Socrate, tu me parles d'un homme en délire : car peux-tu croire qu'un homme dans son bon sens eût pu faire de telles prières?

SOCRATE.

Être en délire te paraît opposé à être dans son bon sens?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Ne trouves-tu pas qu'il y a des hommes sensés et d'autres qui ne le sont pas?

ALCIBIADE.

Eh bien ?

SOCRATE.

Voyons , tâchons de les bien reconnaître. Il est convenu qu'il y a des hommes sensés et d'autres qui ne le sont pas , et d'autres encore qui sont en délire?

ALCIBI ADE.

Oui , cela est convenu.

SOCRATE.

N'y a-t-il pas des gens sains ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et d'autres, malades?

i42 LE SECOND ALCIBIADE.

ALCIBIA.DE.

Sans doute.

SOCRATE.

Ce ne sont pas les mêmes?

ALCIBIAOE.

Non, certes.

SOCRATE.

Y en a-t-il qui ne soient ni malades ni sains ?

ALCIBIADE.

Non pas, que je sache.

SOCRATE,

Car il faut qu'un homme soit sain ou malade.

ALCIBIADE.

i

A ce qu'il me semble.

SOCRATE.

Mais quoi! du bon sens et de son contraire, | en est-il de même , à ton avis?

ALCIBIADE.

Comment dis-tu?

SOCRA.TE.

Je te demande s'il te paraît nécessaire qu'un homme soit sensé on insensé , ou s'il y a un certain milieu qui permette de n'être ni l'un ni l'autre ?

ALCIBIADE.

Non , il n'y a point de milieu.

LE SECOND ALCIBÏADE. i 3

SOCRATE.

Il faut donc nécessairement qu'on soit l'un ou . autre?

ALCIBÏADE.

Je le trouve ainsi.

SOCRATE.

Ne te souvient-il pas que tu es convenu que le délire est opposé au bon sens?

ALCIBÏADE.

Je m'en souviens très bien.

SOCRATE,

Et aussi qu'il n'y a pas de milieu qui permette de n'être ni sensé ni insensé?

ALCIBÏADE.

Oui, j'en suis convenu.

SOCRATE.

Mais se peut-il qu'une même chose ait deux contraires qui lui soient opposés?

ALCIBÏADE.

Nullement.

SOCRATE.

Ne pas être dans son bon sens, et être en délire , ont donc bien l'air d'être une seule et même chose ?

ALCIBÏADE.

Il paraît bien.

i44 LE SECOND ALCIBIADE.

SOCRATE.

Quand donc nous dirons que tous ceux qui ne sont pas dans leur bon sens sont en délire, nous dirons bien. Sans aller plus loin, nous le dirons des hommes de ton âge , s'il y en a qui ne soient pas dans leur bon sens, comme il y en a sans doute, et dans un âge plus avancé j car, je te prie, ne trouves-tu pas que dans cette ville les hommes sensés sont fort rares, et que !e grand nombre n'a pas de sens , c'est-à-dire , selon toi, qu'il est en délire?

Ar.CTBIADi:.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Mais penses-tu que nous fussions bien en sûreté au milieu de tant de furieux , et que nous n'eussions pas déjà porté la peine de ce voisi- nage, reçu des coups, et essuyé toutes les in- sultes qu'on doit attendre de pareils hommes ? Prends donc garde , mon cher , que la chose ne soit autrement que tu ne dis.

ALCIBIADE.

Comment est-elle donc? car je pourrais bien m'être trompé.

SOCRATE.

Il me le semble aussi , et c'est ce qu'il faut examiner de cette manière.

LE SECOND ALCIBIADE. i45

ALCIBIADE.

De quelle manière ?

SOCRATE.

Je vais te le dire : il y a des malades, n'est-ce pas ?

ALCIBIADE.

Qui en doute?

SOCRATE.

Être malade, est-ce avoir ou la goutte, ou la fièvre, ou mal aux yeux? Et ne crois-tu pas qu'on peut n'avoir aucun de ces maux-là , et être pourtant malade d'une autre maladie? car il y en a plusieurs espèces , et ce ne sont pas les seules.

ALCIBIADE.

J'en suis très persuadé.

SOCRATE.

Tout mal d'yeux te paraît une maladie?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et toute maladie te paraît-elle un mal d'yeux?

ALCIBIADE.

Non , assurément ; mais je ne vois pas ce que cela prouve.

i46 LE SECOND ALCIBIADE.

SOCRATE.

Si tu veux me suivre, peut-être le trouve- rons-nous, en le cherchant à deux. *

ALCIBIADE.

Je te suis de toutes mes forces.

SOCRATE.

Ne sommes-nous pas convenus que tout mal d'yeux est une maladie, et que toute maladie n'est pas un mal d'yeux?

ALCIBIADE,

Nous en sommes convenus.

SOCRATE.

Et avec raison; car tous ceux qui ont la fièvre sont malades; mais tous ceux qui sont malades n'ont pas la fièvre, ou la goutte, ou mal aux yeux , je pense. Ce sont bien des maladies; mais, à ce que disent les médecins, on les guérit par des moyens très différens : car elles ne, sont pas toutes les mêmes, et on ne les traite pas toutes de la même façon ; mais chacune selon sa nature. Cependant ce sont toutes des ma-

* Allusion à un passage d'Homère, Iliade, liv. X, v. 224. Diomède propose d'aller la nuit dans le camp ennemi. Il saura bien y aller seul j mais il préfère un compagnon : deux hommes qui vont ensemble voient mieux qu'un seul. Voyez le Banquet et le Protagoras.

LE SECOND ALCIBIADE. 147

ladies. Dis-moi encore : il y a plusieurs sortes d'artisans , n'est-ce pas ?

ALCIBIADE.

Oui.

r

SOCRATIi:.

Il y a des cordonniers, des architectes, des sculpteurs, et une infinité d'autres qu'il n'est pas nécessaire de nommer : ils remplissent les différentes divisions des arts; ils sont tous arti- sans; et cependant ils ne sont pas tous archi- tectes , cordonniers, sculpteurs, bien qu'ils soient tous artisans en général.

ALCIBIADE.

Cela est vrai.

SOCRATE.

La folie est divisée de la même manière entre les hommes : le plus haut degré de folie nous l'appelons délire ; un moindre degré bêtise et stupidité; mais ceux qui veulent se servir de termes honnêtes , appellent le délire de l'exalta- tion , et la bêtise, de la simplicité. Ou bien on dit encore que ce sont des gens qui n'ont pas de méchanceté , qui ont peu d'expérience , des enfans. En cherchant, tu trouveras encore beau- coup d'autres noms; mais enfin c'est toujours de la folie : et toutes ces espèces de folies ne diffèrent que comme un art diffère d'un autre

10.

i48 LE SECOND ALCIBIADE.

art, et une maladie d'une autre maladie. Ne le trouves-tu pas comme moi?

ALCIBIADE.

Tout comme toi.

SOCRATE.

Revenons donc au point d'où nous sommes partis. Notre premier dessein était de recon- naître les fous et les hommes sensés; car nous sommes tombés d'accord qu'il y a des hommes sensés et d'autres qui ne le sont pas, n'est-ce point?

ALCIBIADE.

Oui, nous en sommes tombés d'accord.

SOCRATE.

N'appelles-tu pas sensé celui qui sait ce qu'il faut faire et dire?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et qu'appelles-tu insensé? N'est-ce pas celui qui ne sait ni l'un ni l'autre ?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Ceux qui ne savent ni ce qu'il faut dire, ni

LE SECOND ALCIBIADE. 149

ce qu'il faut faire , ne disent-ils point et ne font- ils point, sans s'en douter, ce qu'il ne faut pas?

ALCIBIADE.

Il me semble.

SOCRATE.

Je te disais qu'OEdipe était de ce nombre ; mais encore aujourd'hui, tu en trouveras beau- coup qui , sans être comme lui transportés par la colère, demandent aux dieux de véritables maux , pensant lui demander de véritables biens. Car pour OEdipe, s'il ne demandait pas des biens, il ne croyait pas non plus en deman- der, au lieu que les autres font tous les jours le contraire; et, sans aller plus loin, Alcibiade, si le Dieu que tu vas prier paraissait tout d'un coup * , et qu'avant que tu eusses ouvert la bouche, il te demandât si tu serais content d'être roi d'Athènes; ou si cela te paraissait trop peu de chose, de toute la Grèce; ou, si tu n'étais pas encore satisfait, qu'il te promît l'Europe entière , et qu'il ajoutât, pour remplir ton ambition, que, le même jour, tout l'univers saurait qu'Alcibiade , fils de Clinias, est roi; je suis persuadé que tu sortirais du temple au comble de la joie, comme venant de recevoir le plus grand de tous les biens.

* Voyez le Premier Alcibiade , page 18.

i5o LE SECOND ALCIBIADE. -

ALCIBIADE.

Et je suis convaincu, Socrate, qu'il en serait ainsi de tout autre que moi , si la même fortune lui arrivait.

SOCRATE.

Mais tu ne voudrais pas donner ta vie pour le plaisir de commander aux Grecs, et aux Bar- bares?

ALCIBIADE.

Non , sans doute ; car à quoi bon ? Je ne pour- rais en jouir.

SOCRATE.

Mais si tu devais en jouir, et que cette jouis- sance dût t'être funeste, n'en voudrais-tu pas encore ?

ALCIBIADE.

Non, certes.

SOCRATE.

Tu vois donc bien qu'il n'est pas sûr d'ac- cepter au hasard ce qui se présente , ni de faire soi-même des vœux, si l'on doit par attirer sur sa tête des calamités, ou perdre même la vie : et on poui rait citer beaucoup d'ambitieux qui, ayant désiré avec passion la tyrannie , et n'ayant rien épargné pour y parvenir , comme au plus grand de tous les biens, n'ont à cette élévation que de périr sous les embûches

LE SECOND ALCIBIADE. i5i

de leurs ennemis. Il n'est pas possible ([ue tii n'aies entendu parler de ce qui vient d'arriver hier, ce matin même *. Archélaûs, roi de Ma- cédoine, avait un favori qu'il aimait avec une passion démesurée ; ce favori, encore plus amou- reux du trône d'Archélaûs, qu' Archélaûs ne l'était de lui , vient de le tuer pour se mettre à sa place, se flattant qu'il ne serait pas plus tôt roi qu'il serait l'homme du monde le plus heu- reux; mais à peine a-t-il joui trois ou quatre jours de la tyrannie , que le voilà égorgé , à son tour, par d'autres ambitieux. Et parmi nos Athéniens ( et quant à ceci nous ne l'avons pas ouï dire, nous l'avons vu de nos propres yeux ), combien y en a-t-il qui , après avoir sou- haité avec ardeur d'être généraux d'armée et avoir obtenu ce qu'ils desiraient , errent en- core aujourd'hui dans l'exil , ou ont péri; ou bien , el c'est encore le sort le plus beau , ont passé leur vie dans des dangers innombrables et des frayeurs continuelles, non-seulement pen- dant leur généralat , mais encore après leur re- tour dans leur patrie, ils ont eu à soutenir contre les délateurs une guerre plus cruelle

* C cst-ii- d\re 7-cce m me /it , ibrnuilo tirée du vers 3o3 du liv. II de l'Iliade. Voyez Hesythius yQt^à xac irpwïCà , et le passage célèbre du Gorgias.

i5i LE SECOND ALCIBIADE.

que toutes les guerres contre rennemi; au point que la plupart ont fini par maudire leur éléva- tion. Encore si tous ces dangers et toutes ces fatigues conduisaient à quelque chose d'utile, il y aurait quelque raison à s'y exposer ; mais c'est tout le contraire. Ce que je dis des hon- neurs, je le dis aussi des enfans. Combien avons- nous vu de gens qui, après en avoir demandé aux dieux et en avoir obtenu, se sont attiré par de grands chagrins! les uns ont passé toute leur vie dans la douleur et l'amertume ^ pour en avoir eu de méchans; et les autres, qui en ont eu de bons, venant à les perdre, ont été aussi malheureux que les premiers , et auraient beaucoup mieux aimé n'avoir jamais été pères. Néanmoins, malgré l'éclat de ces dures leçons , à peine trouverait-on un homme qui refusât ces faux biens si les dieux les lui envoyaient, ou qui cessât de les demander s'il croyait les ob- tenir par ses prières. La plupart ne refuseraient ni la tyrannie, ni le commandement des armées, ni tous les autres biens, qui sont réellement beaucoup plus pernicieux qu'utiles ; et ils les solliciteraient, s'ils ne se présentaient pas d'eux- mêmes. Mais attends un moment , bientôt tu les entendras chanter la palinodie , et faire des vœux tout contraires aux premiers. Pour moi , je crains que ce ne soit véritablement à tort

LE SECOND ALCIBIADE. i53

que les hommes se plaignent des dieux , et les accusent d'être la cause de leurs maux; tandis que ce sont eux-mêmes qui, par leurs vices ou leurs folies ,

Se rendent misérables malgré le sort. *

Et c'est pourquoi , Alcibiade , je trouve bien du sens à ce poète qui , ayant , comme je pense , des amis fort imprudens , et leur voyant faire tous les jours et demander aux dieux des choses qui leur paraissaient bonnes et qui étaient pour- tant très mauvaises , composa pour eux tous en commun une prière; la voici :

« Puissant Jupiter, donne-nous les vrais biens, « que nous les demandions , ou que nous ne « les demandions pas ; et éloigne de nous les «maux, quand même nous te les demande - rt rions. «

Cette prière me paraît très belle et très sûre. Si tu y trouves quelque chose à redire , parle.

ALCIBIADE.

Il est malaisé de contredire ce qui est bien dit. Mais je songe , Socrate , combien de maux l'ignorance cause aux hommes. C'est elle qui , à notre insu, nous fait faire tous les jours des choses qui nous sont funestes; et , ce qu'il y a

* Homère , Odyssée , liv. I , v. 82 et suiv.

] 54 LE SECOIND ALCIBIADE.

de plus déplorable , c'est elle qui nous porte à demander aux dieux nos propres malheurs. Personne ne s'en doute ; et tout le monde se croit fort en état de demander aux dieux du bonheur et non de la misère; car ce ne serait pas une prière , mais une véritable impré- cation.

SOCRATE.

Mais peut-être, mon cher Alcibiade, un homme plus sage que toi et moi, nous dirait que nous avons grand tort de blâmer ainsi l'ignorance indistinctement, sans ajouter quelle sorte d'igno- rance nous condamnons ; et que s'il y a des cas elle est mauvaise , il y en a d'autres elle est bonne.

ALCIBIADE.

Comment dis-tu, Socrate, y a-t-il rien qu'il soit plus utile d'ignorer que de savoir?

SOCRATE.

Oui , selon moi. Tu n'es pas de cet avis?

ALCIBIADE.

Non, certes, par Jupiter!

SOCRATE.

Assurément je ne t'accuserai pas de vouloir te porter contre ta mère aux fiirein-s d'unOreste, ou d'un Alcméon, ou d'aucun autre parricide.

LE SECOND ALCIBIADE. i55

ALCIBIADE.

Comment ! au nom des dieux , parle mieux , Socrate, je te prie.

SOCRATE.

Tuas tort, Alcibiade , de me recommander cela, à moi qui déclare que tu n'es pas capable de rien vouloir de semblable ; ce serait le cas , si l'on te disait le contraire , puisque ces actions te paraissent si abominables qu'on ne doit pas même les nommer légèrement. Mais , dis-moi , crois-tu qii'Oreste , s'il avait été dans son bon sens, et s'il eût su ce qu'il avait de mieux à faire, eût osé faire ce qu'il fit?

ALCIBIADE.

Non , assurément.

SOCRATE.

Ni lui ni aucun autre?

ALCIBIADE.

Ni aucun autre.

SOCRATE.

L'ignorance de ce qui est bien , est donc un mal, à ce qu'il paraît ?

ALCIBIADE.

Du moins selon moi.

SOCRATE.

Et pour Oreste et pour tout autre?

i56 LE SECOND ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Examinons encore un peu ceci. S'il t'était monté tout d'un coup dans la tête , croyant bien faire, d'aller tuer Périclès, ton tuteur et ton ami; et si, prenant un poignard, tu fusses allé droit à sa porte demander s'il était chez lui , dans l'intention de le tuer, lui et non pas un autre, et que Ton t'eût dit qu'il y était. Je ne veux pas dire par que tu aies jamais songé à une action si horrible , mais tu pourras bien penser, je crois, qu'il n'y a pas de raison pour qu'un homme qui ne connaît pas ce qui est bien, ne se laisse entraîner à prendre pour bon ce qui est mauvais en soi. Ne le penses-tu pas?

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

Continuons. Tu entres chez Périclès, tu le vois , mais tu ne le reconnais pas, et tu crois que c'est un autre; oserais-tu encore le tuer?

ALCIBIADE.

Non , par Jupiter !

SOCRATE.

Car ce n'était pas à celui-là , mais à Périclès seul que tu en voulais. N'est-ce pas?

LE SECOND ALCIBIADE. 167

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et toutes les fois que tu aurais été chez lui dans le même dessein, et que tu ne Taurais pas reconnu, tu ne lui aurais fait aucun mal.

ALCIBIADE.

Aucun.

SOCRATE.

Quoi donc! crois-tu qu'Oreste eût porté ses mains sur sa mère s'il ne l'avait pas reconnue?

ALCIBIADE.

Non , je ne le crois pas.

SOCRATE.

Car il ne cherchait pas à tuer la première ve- nue, ni la mère de celui-ci ou de celui-là; mais il voulait tuer sa propre mère.

ALCIBIADE.

C'est cela.

SOCRATE.

Cette sorte d'ignorance est donc très bonne à ceux qui sont dans la disposition d'Oreste, et égarés par de semblables opinions.

ALCIBIADE.

Il semble.

i58 LE SECOND ALCIBIADE.

SOCRATE.

Tii vois donc qu'en certain cas , l'ignorance est un bien, et non pas un mal, comme tu le pensais tout-à-i'heure.

ALCIBIADE.

Je commence à le voir.

SOCRATE.

Bien plus, si tu veux prendre la peine d'exa- miner ce que je vais te dire, tout absurde que cela soit en apparence , peut-être conviendras- tu qu'il en est ainsi.

ALCiB[ADE.

Qu'est-ce donc, Socrate?

SOCRATE.

c'est que, à vrai dire, il peut se faire que toutes les sciences , sans la science de ce qui est bien , soient rarement utiles à ceux qui les pos- sèdent , et que le plus souvent elles leur soient pernicieuses. Suis-moi, je te prie : lorsque nous allons dire ou faire quelque chose , ne faut-il pas , de toute nécessité , ou que nous sachions véritablement ce que nous allons faire ou dire , ou que nous croyions au moins le savoir?

ALCIBIADK.

Sans doute.

LE SECOND ALCIBIADE. iSg

SOCRA.TE.

Selon ce principe, les orateurs qui tous les jours conseillent le peuple , le conseillent sur les choses qu'ils savent ou qu'ils croient savoir. Les uns lui donnent des conseils sur la paix et sur la guerre; les autres, sur les fortifications à élever, sur les ports à construire : en un mot, la république ne prend aucune mesure inté- rieure ou extérieure , que par le conseil des orateurs.

ALCIBIADE.

Cela est vcai.

SOCRATE.

Vois un peu si , pour ce qui suit , je viendrai à bout de ma démonstration. Ne dis-tu pas qu'il y a des hommes sensés et d'autres qui ne le sont pas?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Les insensés ne sont-ils pas le grand nombre, et les sensés une petite minorité?

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

N'est-ce pas pour quelque motif que tu les appelles sensés et insensés ?

i6.o LE SECOND ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRA.TE.

Appelles-tu donc sensé celui qui sait donner des conseils , mais sans savoir ce qu'il y a à faire, ni dans quel temps il faut le faire?

ALCIBIADE,

Non, certes.

SOCRATE.

Ni, je pense, celui qui sait faire la guerre, sans savoir ni quand ni combien de temps elle est convenable?

ALCIBIADE.

Pas davantage.

SOCRATE.

Ni celui qui sait faire mourir, condamner à des amendes , envoyer en exil , et qui ne sait ni quand ni envers qui de telles mesures sont bonnes?

ALCIBIADE.

Je n'ai garde.

SOCRATE.

Mais celui qui sait faire toutes ces choses, pourvu qu'il ait aussi la science de ce qui est

LE SECOND ALCIBIADE. r6i

bien, et cette science est la même que la science de ce qui est utile, n'est-ce pas?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Celui-là, nous l'appellerons un homme sensé, capable de se conseiller lui-même et de con-^ seiller la république. Autrement nous en dirons tout le contraire. Que t'en semble?

ALCIBIADE.

Je suis tout-à-fait de ton avis.

SOCRATE.

Quand quelqu'un sait monter à cheval , tirer de l'arc , quand il est habile à la lutte , au pu- gilat, dans quelque autre exercice gymnastique, ou dans un art quelconque, comment l'appelles- tu, lorsqu'il sait ce qui est bien suivant cet art? N'appelles-tu pas écuyer celui qui est habile dans l'art de mener un cheval?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Lutteur celui qui est exercé à la lutte ; musi- cien celui qui sait la musique, et ainsi des au- tres ? Ou en agis-tu autrement ?

5.

1^2 LE SECOND ALCIBIADE.

ALCIBIADE.

Non ; je fais comme tu dis.

SOCRA.TE.

Trouves-tu que ce soit une nécessité que ce- lui qui est habile dans un de ces arts soit un homme sensé, ou dirons-nous qu'il s'en faut beaucoup.

ALCIBIADE.

Il s'en faut extrêmement , Socrate.

SOCRATE.

Que dirais -tu d'une république composée d'excellens tireurs d'arc, de joueurs de flûtes, d'athlètes, et autres gens de cette sorte, mêlés avec ceux dont nous avons parlé tout-à-l'heure, qui savent faire la guerre , et condamner à mort , et avec ces orateurs enflés d'orgueil politique ; supposé qu'il leur manque à tous la science de ce qui est bien , et que parmi eux il n'y ait pas un seul homme qui sache, ni en quelle occa- sion , ni à quelle fin il faut employer chacun de ces arts?

A.LCIBIADE.

Je dirais, Socrate, que ce serait une assez mauvaise république.

SOCRATE.

Tu le dirais bien plus lorsque tu verrais

LE SECOND ALCIBIADE. i63

chacun d'eux, plein d'ambition, employer tous les soins qu'il doit à la chose publique,

A tâcher d'y être le premier. *

c'est-à-dire, le premier dans ce qui est bien suivant son art; lorsque tu lui verrais faire la plupart du temps, contre ce qui est réellement bien, des fautes graves et pour lui-même et pour la république, s'abandonnant inconsidérément au courant de l'opinion. Cela étant, n'aurions- nous pas grande raison de dire qu'une telle ré- publique ne peut qu'être pleine de désordres et d'injustice?

ALCIBIADE.

Oui, par Jupiter, assurément!

SOCRATE.

Ne sommes-nous pas convenus qu'il fallait, de toute nécessité , ou que nous crussions sa- voir , ou que nous sussions effectivement ce que nous voulons faire ou dire avec facilité ?

ALCIBIADE.

Nous en sommes convenus.

SOCRATE.

Si donc quelqu'un fait ce qu'il sait , ou croit

* Vers de XAntiope d'Euripide , cité dans le Gorgias.

II.

i64 LE SECOND ALCIBIADE.

savoir, il en résulte un grand avantage et pour l'état et pour lui-même?

ALCIBIADE.

En peut-on douter?

SOCRATE.

Et quand il en est autrement, il en résulte tout le contraire?

ALCIBl A.DE.

Nul doute.

SOCRATE.

Penses-y; persistes-tu dans ce sentiment?

ALCIBIADE.

J'y persiste.

SOCRATE.

N'as-tu pas dit que le grand nombre est com- posé de fous , et que les hommes sensés sont le petit nombre ?

ALCIBIADE.

Oui, et je le dis encore.

SOCRATE.

Dans ce cas, ne faut-il pas dire que le grand nombre fait des fautes contre ce qui est bien , s'abandonnant inconsidérément la plupart du temps au courant de l'opinion?

ALCIBIADE.

Eh bien ! il faut le dire.

LE SECOND ALCIBIADE. i65

SOCRATE.

Il est donc avantageux à ce grand nombre de ne rien savoir et de ne pas croire savoir, parce que ce qu'ils sauront ou croiront savoir, ils vou- dront l'exécuter, et qu'en l'exécutant, au lieu d'en tirer de l'utilité, ils n'en recevront que du préjudice.

ALCIBIADE.

Tu dis vrai.

SOCRATE.

Tu vois donc que je n'avais pas tort quand je disais tantôt qu'il pouvait se faire que toutes les sciences, sans la science de ce qui est bien , sont rarement utiles à ceux qui les possèdent , et qu'elles leur sont le plus souvent très perni- cieuses. Tu ne sentais pas alors cette vérité?

ALCIBIADE.

Non, pas alors, mais je la sens présentement, Socrate.

SOCRATE.

Il faut donc qu'une ville ou qu'une âme, qui veut se bien conduire , s'attache à cette science, comme un malade à son médecin , et comme celui qui veut arriver à bon port s'abandonne à un pilote. Car, sans elle et moins l'âme a reçu préalablement de salutaires instructions relati- vement aux richesses , à la santé , et aux autres.

i66 LE SECOND ALCIBIAD^E.

avantages de ce genre, plus elle est en péril de faire de grandes fautes. Celui qui possédera toutes les sciences et tous les arts , et qui sera dénué de cette science, poussé par chacune d'elles, comme par autant de vents impétueux , ne sera-t-il pas avec raison battu par la tempête? Et comme il n'a point de pilote , n'est-il pas impossible qu'il reste long-temps sur cette mer, sans périr? 11 me semble que c'est ici que s'ap- plique ce que le poète dit d'un homme qu'il veut blâmer : // savait beaucoup de choses j mais il les savait toutes mal.

ALCIBIADE.

Comment le vers du poète s'applique-t-il ici , Socrate ? car, pour moi , il ne me paraît guère aller avec notre sujet.

SOCRATE.

11 y va très bien , au contraire. Mais, mon cher Alcibiade, c'est une espèce d'énigme. Telle est sa manière et celle de presque tous les autres poètes. Toute poésie est naturellement énigmatique, et il n'est pas donné à tous les hommes d'en saisir le sens; et, outre sa nature énigmatique, si le poète est un homme avare et jaloux de la sagesse , et qui, au lieu de nous la découvrir , ne cherche qu'à la cacher , alors il est presque impossible de pénétrer sa peu-

LE SECOND ALCIBIADE. 167

sée. Tu n'accuseras jamais Homère , ce poète si sage et tout divin , d'avoir ignoré qu'il n'est pas possible de mal savoir ce que l'on sait. C'est lui qui dit de Margitès, qu il sauait beaucoup de choses y mais qu'il les sai'ait toutes mal* ; mais il parle par énigme, et met, je pense, il savait pour son savoir , et m,al pour malheu- reux ^ cela ne pouvait pas entrer dans la com- position de son vers, mais ce qu'il a voulu dire certainement , c'est que Margitès savait beau- coup de choses , et que c'était pour lui un mal- heureux savoir. Si beaucoup savoir était un malheur pour lui, il fallait nécessairement que ce fût un méchant homme , s'il faut s'arrêter à ce que nous avons dit plus haut.

ALCIBIADE.

Et il le faut , à ce qu'il me semble , Socrate; je ne sais plus à quoi je croirais , si je ne me ren- dais à ce que tu as dit.

SOCRATE.

Ainsi véritablement tu es de mon avis?

A.LCIBIADE. Oui , je te le répète.

* Vers tiré du Margitès, poème perdu, et attribue à Homère. Aristote cite ce vers dans la Poétique.

i68 LE SECOND ALCIBIADE.

SOCRATE.

Mais, Alcibiade, au nom de Jupiter, penses- y; car tu vois combien il y a ici d'incertitude , et il me semble que tu en as ta bonne part; poussé tantôt à droite , tantôt à gauche , tu ne sais te fixer ; ce que tu approuvais le plus , tu le condamnes , et ne peux rester dans le même sentiment. Encore une fois, si le Dieu que tu vas prier, t'apparaissant tout d'un coup, te demandait, avant que tu eusses commencé ta prière, si tu te contenterais de quelqu'une des choses dont nous avons parlé au début de cet entretien, ou plutôt supposons qu'il te per- mît de lui demander ce que tu voudrais, lequel croirais-tu le plus sûr, ou de recevoir ce qu'il te donnerait lui-même, ou d'obtenir ce que tu lui aurais demandé ?

ALCIBIADE.

Je te jure, Socrate, par tous les dieux , que je ne sais que te répondre ; car il me paraît qu'il n'y a rien de plus fou , ni qu'il faille éviter avec plus de soin, que de hasarder de deman- der aux dieux de véritables maux , en pensant leur demander de véritables biens, pour chanter la palinodie un moment après, comme tu disais, et faire des vœux tout contraires aux pre- miers.

LE SECOND ALCIBIADE. 169

SOCRATE.

N'est-ce pas par cette raison que le poète dont il a été question au commencement, et qui en savait plus que nous, a voulu qu'on demandât aux dieux d'éloigner les maux, quand même on les demanderait?

ALCIBIADE.

Il me semble.

SOCRATE.

Aussi, les Lacédcmoniens, soit quils aient imité ce poète, ou que d'eux-mêmes ils aient trouvé celte vérité, font tous les jours en public et en particulier une prière semblable; ils prient les dieux de leur donner l'honnête avec l'utile. Jamais personne ne leur entendra demander davantage. Cependant jusqu'ici ils ont été aussi heureux qu'aucun peuple, et s'ils ont vu inter- rompre quelquefois le cours de leurs prospé- rités , on n'en saurait accuser leur prière. Car les dieux sont libres , et il dépend d'eux d'ac- corder ce qu'on leur demande , ou d'imposer le contraire. Je veux, à ce propos, te dire une autre histoire que j'ai entendu raconter une fois à quelques vieillards. Les Athéniens étant entrés en guerre avec les Lacédémoniens , il arriva qu'ils furent toujours battus dans tous les combats qui se donnèrent sur mer et sur

!70 LE SECOND ALCIBIADE.

terre ; affligés de ce malheur , et cherchant les moyens d'en prévenir le retour, après bien des délibérations, ils crurent que le meilleur expé- dient était d'envoyer consulter l'oracle d'Am- mon , et le prier de leur dire pourquoi les dieux accordaient la victoire aux Lacédémoniens plutôt qu'aux Athéniens , qui leur offraient les plus fréquens et les plus beaux sacrifices de toute la Grèce; ornaient leurs temples de plus riches offrandes qu'aucun autre peuple; faisaient tous les ans en leur honneur les processions les plus somptueuses et les plus imposantes ; en un mot, dépensaient plus pour leur culte, à eux seuls, que tous les autres Grecs ensemble. Les Lacédémoniens, au contraire, ajoutaient- ils, n'ont pas tous ces soins; ils sont si avares pour les dieux, qu'ils leur offrent souvent des victimes mutilées, et font beaucoup moins de dépense , dans tout ce qui regarde la religion , que les Athéniens , quoiqu'ils ne soient pas moins riches. Quand ils eurent ainsi parlé , et demandé comment ils pourraient détourner les maux qui affligeaient leur ville, le prophète ne leur fit pas une longue réponse; sans doute le Dieu ne le permettait pas; mais, s'adressant à l'envoyé , il lui dit : « Voici ce qu'Ammon ré- « pond aux Athéniens : Il aime beaucoup mieux '< les bénédictions des Lacédémoniens que tous

LE SECOND ALCIBIADE. 171

« les sacrifices des Grecs. » Il n'en dit pas da- vantae;e. Par ces bénédictions des Lacédémo- niens, il n'entendait parler, à mon avis , que de leur manière de prier, qui, en effet, diffère beaucoup de celle des autres peuples. Car tous les autres Grecs , soit en offrant aux dieux des taureaux aux cornes dorées, soit en leur consacrant de riches offrandes , deman- dent dans leurs prières tout ce que leur suggè- rent leurs passions, sans s'informer si ce sont des biens ou des maux. Mais les dieux, qui en- tendent leurs blasphèmes, n'agréent point leurs processions magnifiques, leurs sacrifices somp- tueux. C'est pourquoi il faut, selon moi, beau- coup de précaution et d'attention pour savoir ce qu'on doit dire ou ne pas dire. Vous trou- verez dans Homère des exemples semblables aux précédens; les Troyens , dit-il , en bâtissant un fort,

Offraient aux immortels des hécatombes parfaites. Les vents portaient de la terre au ciel une odeur Agréable ; et cependant les dieux refusèrent de la goûter , Parce qu'ils avaient de l'aversion pour la ville sacrée de Troie, Pour Priam et pour son peuple. *

* Ces vers se rapportent au vers 548 du liv. VIII de V Iliade. Ils ne sont pas dans les éditions. Voyez l'Homère d'Ernesti , page 371.

17^ LE SECOND ALCIBIADE.

C'était donc inutilement qu'ils offraient des sa- crifices , et qu'ils faisaient des dons aux dieux qui les haïssaient. Car la divinité n'est pas capa- ble de se laisser corrompre par des présens, comme un usurier : et nous serions insensés de prétendre nous rendre par plus agréables aux dieux que les Lacédémoniens. En effet il' serait étrange que les dieux eussent plus d'égard à nos dons et à nos sacrifices qu'à notre âme , pour distinguer celui qui est véritablement saint et juste. Non, c'est à l'âme, selon moi, bien plus qu'aux processions et aux sacrifices ; car, ce dernier hommage , les particuliers et les états les plus coupables envers les dieux et envers les hommes peuvent très bien l'offrir chaque année régulièrement. Aussi les dieux , que la vé- nalité n'atteint pas, méprisent toutes ces choses, comme le dieu même et son prophète l'ont dé- claré. Il y a donc bien de l'apparence que devant les dieux et devant les hommes sensés le sagesse et la justice passent avant tout. Or, il n'y a de vrais justes et de vrais sages que ceux qui dans leurs paroles et dans leurs actions savent s'ac- quitter de ce qu'ils doivent aux dieux et aux hommes. Je voudrais bien savoir ce que tu penses sur tout cela.

ALCIBIADE.

Pour moi, Socrate, je ne puis que conformer

LE SECOND ALCIBIADE. 173

mes sentimens aux tiens et à ceux du dieu. Se- rait-il raisonnable que j'allasse me mettre en opposition avec le dieu?

SOCRATE.

Ne te souvient-il pas que tu m'as dit que tu avais grand'peur de demander aux dieux des maux sans t'en apercevoir, en voulant leur de- mander des biens ?

ALCIBIADE.

Je m'en souviens.

SOCRATE.

Tu vois donc qu'il n'y a pas de sûreté pour toi d'aller prier le dieu ; car il pourrait arriver que le dieu, t'entendant blasphémer, rejetât tes sacrifices, et que , par malheur, il t'envoyât toute autre chose que ce que tu lui demandais. Je trouve donc qu'il vaut beaucoup mieux te tenir en repos , car je ne pense pas que l'exal- tation actuelle de tes sentimens , c'est le nom le plus honnête qu'on puisse donner à la folie, te permette de te servir de la prière des Lacédé- moniens. C'est pourquoi il te faut attendre né- cessairement que quelqu'un t'enseigne quelle <:onduite tu dois tenir envers les dieux et envers les hommes.

ALCIBIADE.

Et quand viendra ce temps , Socrate ? Et qui

174 LE SECOND ALCIBIADE.

sera celui qui m'instruira? que je le verrai avec

plaisir !

SOCRATE.

Ce sera celui qui t'aime. Mais il me semble que , comme dans Homère Minerve dissipe le nuage qui couvrait les yeux de Diomède ,

Afin qu'il pût voir si c'était une divinité ou un homme, *

de même il faut, avant toutes choses, qu'il dis- sipe les ténèbres qui couvrent ton âme , pour te mettre en état de discerner ce qui est bien et ce qui est mal; car présentement tu ne me parais guère capable de le faire.

ALCIBIADE.

Qu'il dissipe, s'il veut , mes ténèbres et tout ce qu'il voudra. Quel qu'il soit je suis prêt à lui obéir sans réserve, pourvu qu'il me rende meil- leur.

SOCRATE.

Oui, car il a pour toi une affection merveil- leuse.

ALCIBIADE.

Il me paraît qu'il faut remettre jusque-là mon sacrifice.

* Homère, Tliadc , liv. V, v. 127.

LE SECOND ALCIBIADE. 173

SOCRATE.

Tu as raison, cela est plus sûr que d'aller courir un si grand danger.

ALCIBrADE.

A la bonne heure, Socrate. Cependant pour te remercier du salutaire conseil que tu m'as donné , permets-moi de mettre sur ta tête cette couronne; nous donnerons d'autres couronnes aux dieux quand je verrai arriver l'heureux jour que tu m'as promis ; il dépend d'eux qu'il ne se fasse pas long-temps attendre.

SOCRATE.

Je reçois cette couronne; et je recevrai tou- jours avec plaisir tout ce qui me viendra de toi. Créon dans Euripide, voyant Tirésias avec une couronne, et apprenant qu'elle lui a été donnée par les soldats , à cause de son art , lui dit :

Je prends pour un bon augure cetle couronne triomphale : Car nous sommes dans une grande tempête, comme tu le sais.*

Et moi aussi, je prends pour un heureux présage cette couronne que je reçois de ta main , car je ne me trouve pas dans une moindre tempête que Créon, puisqu'il s'agit, pour moi, de triom- pher de tous ceux qui t'aiment.

* Euripide, Phéniciennes , v. 865.

»m»»*m<}»»m»m

HIPP ARQUE,

OIT

DE LAMOUR DU GilN.

*.■*.-%%,'»,-* v^-wv*-* ».-* -•

ARGUMENT

PHILOSOPHIQUE.

*»aai»»tm*»»m

1 ouT gain est un bien pour celui qui le désire ; aimer le gain n'est donc pas plus criminel que d'aimer le bien. Bons ou mé- chans , tous les hommes l'aiment. Seulement il faut savoir que ce qui constitue le gain ou le bien, ce n'est pas telle ou telle apparence extérieure , mais le prix interne et réel de la chose. C'est cette valeur réelle que le sage ne perd pas de vue. 11 faut donc éclairer et régler l'amour du gain, au lieu de chercher à le détruire , ce qui est au-dessus de la phi- losophie.

Tel est le fond bien léger de cette com- position plus que médiocre , que Boeck

j8o argument.

attribue à Simon -le -Socratique, et que quelque grammairien aura sans doute ap- pelée Hipparque , parce qu'elle contient quelques détails intéressans sur ce fils de Pisistrate.

HIPP ARQUE,

ou

DE L'AMOUR DU GAIN.

SOCRATE, UN ANONYME.

SOCRATE.

JCiT qu'est-ce donc que l'amour du gain ? Et qui sont ceux qui se livrent à cette passion ?

l'anonyme.

Il me semble que ce sont ceux qui croient pouvoir gagner à des choses qui n'ont réellement aucune valeur.

SOCRATE.

Te paraissent-ils savoir que ces choses n'ont aucune valeur, ou l'ignorer? S'ils le savent, les hommes passionnés pour le gain sont des fous , selon toi.

ïtSa HIPP ARQUE.

l'anonyme. Non pas fous, mais rusés, sans probité, avi- des ; sachant bien que les objets sur lesquels ils spéculent n'ont aucune valeur , et cependant n'ayant pas honte d'y vouloir gagner.

SOCRATE.

Cherchons un exemple de celte passion pour le gain. Si un agriculteur sait que la chose qu'il plante est sans valeur, et que cependant il croie pouvoir gagner à la cultiver, le regarderas-tu comme un de ceux dont nous parlons?

l'anonyme.

Il n'y a rien, Socrate, l'homme épris de l'amour du gain ne croie qu'il y a quelque chose à gagner.

SOCRATE.

Prends garde de parler avec cette vivacité , comme si quelqu'un t'avait fait tort : efforce-toi plutôt de m'écouter avec attention et de me ré- pondre comme si nous n'avions encore rien dit. Penses-tu que l'homme passionné pour le gain soit juge de la valeur des choses sur lesquelles il eroit pouvoir gagner?

l'anonyme.

Pourquoi pas?

SOCRATE.

Et qui est juge de la valeur des plantes? qui

HIPPARQUE. i83

sait dans quel terrein et dans quelle saison il faut les planter? pour nous servir aussi des bel- les expressions dont les habiles orateurs parent leurs discours. *

l'anonyme.

Un agriculteur , je pense.

SOCRATE.

Mais croire que l'on peut gagner, n'est-ce pas croire qu'il y a à gagner?

l'anonyme.

Oui, sans doute.

SOCRATE.

N'essaie donc pas de me tromper , toi qui es encore si jeune, moi qui suis déjà vieux, en me répondant, comme tu le fais, ce que tu ne penses pas : dis-moi la pure vérité. Penses-tu qu'un agriculteur qui connaît son métier, et qui sait qu'il sème une plante sans valeur , croie qu'il ait à y gagner?

l'anonyme.

Non , par J upiter !

* Les mots du texte , Ev ôiro/a xoù ;)(wpa xcx't «pot (dans quel terrein et dans quel saison ) , forment une espèce de rime impossible à rendre en français, et recherchée alors, à ce qu'il paraît, par ceux qui se piquaient de bien parler.

i84 HIPPARQUE.

SOCRATE.

Penses-tu aussi qu'un cavalier, s'il sait que le fourrage qu'il donne à son cheval, ne vaut rien, ignore qu'il perd ce cheval ?

i.'anonymt:.

Non.

SOCRATE

Il ne croit donc pas gagner sur un fourrage sans valeur?

l'anonyme.

Pas le moins du monde.

SOCRATE.

Penses-tu qu'un pilote qui aura mis à son vaisseau un gouvernail et des voiles sans aucune valeur, ignore ce qu'il en souffrira, et qu'il court le risque de périr lui-même avec son vaisseau et tout ce qu'il y aura placé?

l'anonyme. Certainement, il ne l'ignore pas.

SOCRATE.

Il ne croit donc pas qu'il y ait à tirer aucun gain d'un appareillement qui ne vaut rien?

l'anonyme.

Il ne doit pas le croire.

SOCRATE.

Un général qui verrait ses troupes avec des

HIPPARQUE. i85

armes qui ne vaudraient rien , croirait-il qu'il y ait à gagner , et qu'il peut le faire?

l'anonyme- Nullement.

SOCRATE.

Un joueur de flùle ou de lyre qui aurait de mauvais instrumens; un archer qui aurait un mauvais arc; en un mot , un ouvrier quelcon- que , même habile , qui aurait des outils qui ne vaudraient rien, croirait-il qu'il y ait aucun gain à en tirer ?

L ANONYME.

Il n'est guère probable.

SOCRATE.

Qui appelles-tu donc passionné pour le gain? Sans doute aucun de ceux dont nous venons de parler, puisqu'ils ne pensent pas pouvoir gagner à des choses qui n'ont aucune valeur. Ainsi donc, à t'entendre , mon très cher , il n'y a pas un homme qui aime le gain.

l'anonyme.

Mais , Socrate , j'appelle passionnés pour le gain, ceux qui, par une avidité insatiable, con- voitent ardemment les moindres choses qui ont peu ou point de valeur, et cherchent à y ga- gner.

SOCRATE.

Du moins , mon ami , ce n'est pas qu'ils

i86 HIPPARQUE.

croient ces choses absolument sans valeur ; car nous venons de nous convaincre nous-mêmes que cela est impossible.

l'anonyme. Et je le pense aussi.

SOCRATE.

Si donc ils ne le croient pas, ils l'ignorent, et s'abusent en prenant des choses qui ne valent rien pour des choses d'une grande valeur.

l'anonyme. Apparemment.

SOCRATE.

Mais enfin , aimer à gagner, c'est aimer à faire quelque gain?

l'anonyme.

Quelle demande!

SOCRATE.

N'appelles-tu pas gain le contraire d'une perte?

l'anonyme. Oui.

SOCRATE.

La perte est-elle un bien pour celui qui l'éprouve ?

l'anonyme.

Non , certainement.

HIPPARQUE. 187

SOCRATE.

N'est-ce pas un mal ?

l'anonyme. Sans doute.

SOCRATE.

Perdre est-ce éprouver du dommage?

l'anonyme. C'est éprouver du dommage.

SOCRATE.

La perte est donc un mal?

l'anonyme. Oui.

SOCRATE.

Le gain est le contraire de la perte?

l'anonyme. Le contraire.

SOCRATE.

Le gain est donc un bien ?

l'anonyme. Oui, vraiment.

SOCRATE.

Ainsi donc , aimer le bien , voilà ce que tu appelles aimer le gain ?

l'anonyme. Il semble.

i88 HIPPARQUE.

SOCRATE.

Du moins, tu conviens, ô mon ami, que ceux qui aiment le gain ne sont pas des insensés. Mais toi-même , aimes-tu ou n'aimes-tu pas ce qui est bon?

l'anonyme.

Je l'aime,

SOCRATE.

Y a-t-il quelque bien que tu n'aimes pas, ou préfères-tu le mal ?

I.' ANONYME.

Non , certes , par Jupiter !

SOCRATE.

Tu aimes peut-être tout ce qui est bon?

l'anonyme. Oui.

SOCRATE.

Interroge-moi à ton tour; et je t'avouerai que moi aussi j'aime tout ce qui est bon. Mais, outre toi et moi, est-ce que les autres hommes ne te paraissent pas aussi aimer le bien et haïr le mal?

l'anonyme.

Ils me le paraissent.

SOCRATE.

Et nous sommes convenus que le gain était un bien?

IIIPPARQUE. 189

l'anonyme. Cela est vrai.

SOCRATE.

Maintenant , tous les hommes paraissent ai- mer le gain , tandis qu'auparavant nous ne pou- vions trouver personne qui l'aimât. Laquelle de ces deux propositions adopterons-nous })Our ne pas nous tromper?

l'anonymp:.

Pour cela, Socrate, il faut, je pense, bien concevoir celui qui aime le gain; et l'idée qu'il faut s'en faire, est, selon moi, celle d'un homme qui croit qu'il peut gagner les honnêtes gens ne l'osent pas.

SOCRATE.

Mais, mon très cher, ne vois-tu pas que nous venons de convenir tout-à-l'heure que gagner, c'est faire quelque profit?

l'anonyme.

Qu'en veux-tu conclure?

socrate.

Et nous sommes aussi convenus que tous les hommes aiment le bien ?

l'anonyme. Oui.

190 HIPPARQUE.

SOCRATE.

Les honnêtes gens aiment donc toute espèce de gain , si tout gain est un bien ?

l'anonyme.

Oui, mais non pas cette espèce de gain par lequel ils peuvent éprouver du dommage.

SOCRATE.

Éprouver du dommage, est-ce éprouver une perte, ou l'en tends-tu autrement?

l'anonyme. Non ; c'est éprouver une perte.

SOCRATE.

Eh bien! éprouve-t-on une perte, en gagnant ou en perdant?

l'anonyme.

Mais des deux manières; en perdant, ou en faisant un mauvais gain.

SOCRATE.

Et quelque chose de bon et d'utile peut-il être mauvais, selon toi?

l'anony3ie. Non , certainement.

SOCRATE.

Mais ne sommes-nous pas convenus à l'instant même que le gain est le contraire de la perle, qui est un mal ?

HIPPARQUE. 191

LAiSrONYME.

Et je le dis encore.

SOCRATK.

Et qu'étant contraire au mal, il est un bien?

l'anonyme. Oui, nous en sommes convenus.

SOCRATE.

Tu vois donc que tu t'efforces de me trom- per, en affirmant à dessein le contraire de ce dont nous sommes convenus.

l'anonyme.

Non,Socrate, je le jure; c'est au contraire toi qui me trompe et, je ne sais comment, me tournes et retournes sens dessus dessous.

SOCRATE.

Doucement, je te prie; car je ne ferais certai- nement pas bien si je n'obéissais à un homme

vertueux et sage.

l'anonyme.

A qui? en veux-tu venir?

SOCRATE.

A mon concitoyen et au tien , au fils de Pisi- straste, du dème de Philèdes*, Hipparque, l'aîné

* Dème de la tribu iEgéirle.

192 HIPPARQUE.

et le plus sage des fils de Pisistrate , qui , parmi beaucoup d'autres preuves qu'il a données de sa sagesse, a le premier porté les livres d'Homère dans cette contrée , et obligé les rhapsodes à les réciter alternativement et par ordre aux Panathénées , comme ils le font encore aujour- d'hui ; il envoya aussi chercher Anacréon de Téos, avec un vaisseau à cinquante rames, pour le conduire dans cette ville; et il retint tou- jours auprès de lui Simonide de Céos , par les grands revenus qu'il lui donna et par des pré- sens. Son but, en cela, était de former ses concitoyens, voulant commander à des hommes éclairés, et trop généreux pour se réserver ex- clusivement la possession de la sagesse. Et quand il eut ainsi répandu quelques lumières parmi les habitans de la ville, pénétrés d'ad- miration pour lui, il tourna ses soins vers les gens de la campagne , et éleva pour eux des Hermès dans toutes les routes placées entre la ville et chaque dème ; puis , choisissant ce qu'il trouvait le mieux dans son génie naturel ou dans ses connaissances, il le renferma dans des vers élégiaques , et l'inscrivit sur les Hermès , pour enseigner la sagesse , de sorte que bientôt les cito^'ens admirèrent un peu moins ces ex- cellens préceptes que l'on voyait inscrits à Del- phes : Connais-toi toi-nieint'; Rien de Irop; cl

HIPPARQUE. 193

autres semblables , et qu'ils reconnurent plus de sagesse clans les pensées d'Hipparque. Les passans qui lisaient ces inscriptions , y puisaient le goût de sa philosophie , et accouraient de la campagne pour en apprendre davantage. Cha- que Hermès avait deux inscriptions: à gauche, était le nom d'Hermès, portant qu'il se trouvait entre la ville et tel ou tel dème; à droite, on lisait :

Monument d'Hipparque. Marche dans des pensées de justice.

Il y avait d'autres inscriptions sur d'autres Her- mès, belles et en grand nombre. Celle de la voie Steiriaque, portait :

Monument d'Hipparque. Ne trompe pas ton ami.

C'est pourquoi je n'oserais jamais le tromper, toi qui es mon ami , ni manquer à ce qui m'a été prescrit par un si grand homme, dont la mort livra Athènes, pendant trois ans, à la tyrannie de son frère Hippias. Et tous les anciens disent que ces trois années furent le seul temps d'op- pression pour les Athéniens, et qu'auparavant ils vivaient presque comme sous le règne de Saturne. Les hommes les mieux instruits assu- rent que la cause de la mort d'Hipparque n'est

pas, comme on le croit généralement, l'affront 5.

194 HIPPARQUE.

qu'il fit à la sœur d'Aniodiiis, la Canéphore*; ce serait trop de crédulité. Armodius était le bien-aimé et le disciple d'Aristogiton , qui se glorifiait de son disciple et croyait avoir Hip- parque pour rival. Or , il se trouva que, sur ces entrefaites , Armodius devint amoureux d'un jeune homme des plus beaux et des mieux nés qui fussent alors. On cite son nom, mais je ne me le rappelle pas. Ce jeune homme admira d'abord Armodius et Aristogiton comme des sa- ges; mais quand il se fut lié intimement avec Hipparque, il les méprisa; et ceux-ci, de dépit tuèrent Hipparque.

l'anony^ie.

Tu as bien l'air, Socrate, de ne pas me croire ton ami, ou si tu me crois tel, tu ne te con- formes guère an précepte d'Hipparqiie. Car je ne puis me persuader que tu ne veuilles pas me tromper d'une manière ou d'une autre.

SOCRATE.

Eh bien! faisons comme si nous jouions aux

* Il y avait à Athènes, auprès du temple de Minerve Poliade, deux vierges que l'on appelait Canéphores,/?or- tcuses de corbeilles , parce que, dans les Panathénées, elles portaient sur leurs têtes des corbeilles couronnées de fleurs et de myrte, et remplies d'objets destinés au culte des dieux.

HIPPARQUE. 195

échecs ; remettons le coup , pour que tu ne croies pas que tu as été trompé. Veux-tu que nous remettions ce que nous avons dit que tous les hommes cherchent le bien?

l'anowyme. Nullement.

SOCRA-TE.

Ou bien qu'une perte est un mal ?

l'anonyme. Non.

SOCRATE.

Ou peut-être que le gain est contraire à la perte, et que faire un gain est le contraire d'essuyer une perte ?

l'anonyme. Pas davantage.

SOCRATE.

Ou faut-il que je te remette qu'il est bien de gagner , le gain étant contraire au mal ?

l'anonyme.

Non , ne me remets pas cela.

SOCRATE.

Tu penses , à ce qu'il paraît , que le gain peut avoir quelque chose de bon et quelque chose de mauvais?

i3.

1^6 HIPPARQUE.

l'awonyme. Tu as deviné ma pensée.

SOCRATE.

Je te remets tout ce que nous avons dit là- dessus. Soit : tel gain est bon , tel autre mau- vais. Mais le bon n'est pas plus gain que le mauvais ; n'est-ce pas ?

l'anontme.

Pourquoi cette demande?

SOCRATE.

Je m'explique : vin mets peut-il être bon ou

mauvais?

l'anonyme. Sans doute.

SOCRATE.

L'un est-il pour cela plus mets que l'autre ? OU tous deux ne sont-ils pas la même chose, c'est-à-dire , des mets ? N'est-il pas vrai qu'ils ne diffèrent aucunement l'un de l'autre, en tant que mets, et qu'ils diffèrent seulement en ce que l'un est bon et l'autre mauvais?

l'anonyme. Comme tu le dis.

SOCRATE.

N'^en est-il pas de même de la boisson et de toutes les autres choses qui, identiques au fond,

HIPPARQUE. 197

se trouvent accidentellement les unes bonnes et les autres mauvaises, sans différer entre elles le moins du monde , attendu qu'elles sont la même chose, comme l'homme est toujours l'homme, le bon ainsi que le méchant?

l'anonyme. Cela est juste.

SOCRATE.

Aucun d'eux , je pense, n'est ni plus ni moins homme que l'autre; le bon pas plus que le mé- chant, et le méchant pas plus que le bon.

l'anonyme. Tu dis la vérité.

SOCRATE.

Ne pouvons-nous pas dire la même chose du gain? Le gain n'est-il pas toujours gain , le bon comme le mauvais ?

l'anonyme. Nécessairement.

SOCRATE.

Celui donc qui fait une bonne espèce de gain ne gagne pas plus que celui qui en préfère une mauvaise espèce; nul de ces gains ne l'est plus que l'autre , ainsi que nous en sommes convenus.

L ANONY3IE.

Non, certes.

198 HIPPARQUE.

SOCRATE.

Car le plus et le moins ne conviennent ni à l'un ni à l'autre.

l'anonyme. Nullement.

SOCRATE.

Et comment pourrait-il y avoir du plus ou

du moins pour quelqu'un dans une chose qui

n'est pas elle-même susceptible ni de plus ni de

moins?

l'anonyme. Impossible.

SOCRATE.

Puisque l'un et l'autre sont également des gains, il nous reste à chercher ce que tu vois de commun dans l'un et dans l'autre qui te les fait nommer des gains; comme si tu me demandais pourquoi j'appelle également mets un bon mets comme un mauvais , je te répondrais que, quant à moi, j'appelle l'un et l'autre des mets, parce que tous deux sont une nourriture solide qui peut être donnée à notre corps. Car tu accor- deras que tout mets est cela ; n'est-ce pas ?

l'anonyme. Je ne puis m'y refuser.

SOCRATE.

Je répondrais de la même manière pour la

HIPPARQUE. 199

boisson. On l'appelle boisson, parce qu'elle est pour notre corps un aliment liquide, bon ou mauvais. Il en sera de même des autres objets; efforce-toi donc de m'imiter en me répondant. Tu appelles gain celui qui peut être bon , comme celui qui peut être mauvais. Que vois-tu de commun dans ce gain bon et mauvais , qui te fait donner à tous deux le nom de gain ? Si tu ne sais que me répondre, fais attention à ce que je vais te dire. N'appelleras-tu pas gain la posses- sion que l'on acquiert quand, en ne dépensant rien du tout , ou en dépensant peu de cbose, on reçoit davantage ?

l'anonyme.

C'est bien , ce me semble, ce que j'appelle un gain.

SOCRATE.

Diras-tu donc que celui qui sans avoir rien dépensé, a fait un excellent repas, et a gagné une maladie , a fait un gain ?

l'anonyme. Non, je le jure.

SOCRATE.

Mais celui qui , par ses repas , s'est acquis une bonne santé , a-t-il fait un gain ou une perte?

200 HIPPARQUE.

l'anonyme. Un gain.

SOCRA.TE.

Toute acquisition n'est donc pas un gain?

l'anonyme. Non , certainement.

SOCRATE.

Est-ce donc faire un gain que d'acquérir la première chose venue, mauvaise ou peu bonne?

l'anonyme.

Non, il faut qu'elle soit bonne.

SOCRATE.

Et si elle est mauvaise , l'acquérir n'est-ce pas une perte?

l'anonyme. Oui , selon moi.

SOCRATE.

Reconnais donc le cercle dans lequel tu tour- nes : c'est que le gain est un bien et la perte un

mal.

l'anonyme.

Je ne sais plus que dire.

SOCRATE.

Et je n'en suis pas surpris ; mais réponds en- core à une question. Si quelqu'un en dépensant

HIPPARQUE. 20 1

moins a reçu plus, diras-tu qu'il a fait un gain ?

l'A-NONYME.

Il n'aura pas fait assurément une mauvaise affaire , pourvu qu'en donnant moins d'or ou d'argent, il en ait reçu plus.

SOCRATE.

Fort bien ; je te ferai à présent une seconde question. Si quelqu'un a donné une demi-livre d'or, et qu'il ait reçu une double livre d'ar- gent, sera-ce une perte ou un gain?

l'anonyme.

Une perte, certainement, Socrate; car il aura reçu deux pour douze.

SOCRATE.

Cependant il a reçu plus qu'il n'a donné. Est- ce que le double n'est pas plus grand qu'une

moitié?

l'anonyme.

Oui, mais l'argent n'a pas la même valeur que l'or.

SOCRATE.

Il faut donc pour déterminer le gain , connaî- tre la valeur des choses. Ne dis-tu pas que l'argent en plus grande quantité a une plus petite valeur que l'or, et que l'or, quoique en moins grande quantité, a plus de valeur?

202 HIPPARQUE.

l'anonyme. Oui, car cela est vrai.

SOCRATE.

C'est donc la valeur des choses qui constitue le gain, quelle que soit la quantité. Ce qui n'a aucune valeur ne peut produire aucun gain.

l'anonyme.

J'en tombe d'accord.

SOCRATE.

N'est-ce donc pas seulement ce qui a de la valeur qui vaut la peine d'être acquis, selon toi?

l'anonyme.

Oui , sans doute.

SOCRATE.

Et qui vaut la peine d'être acquis, l'inutile ou l'utile ?

l'anonyme. L'utile.

SOCRATE.

L'utile n'est-il pas bon?

l'anonyme. Oui.

SOCRATE.

Eh bien ! 6 le plus intrépide de tous les hommes, n'est-ce pas la troisième ou quatrième

HIPPARQUE. 2o3

fois que nous sommes convenus que ce qui est une source de gain est bon?

l'atîontme. Il paraît.

SOCRATE.

Et te souviens-tu quelle a été l'occasion de cet entretien?

l'anonyme.

Mais je le pense.

SOCRATE.

Si tu ne t'en souviens pas bien , je te le rap- pellerai. N'est-ce pas parce que tu prétendais que les honnêtes gens n'acceptent pas toute espèce de gain ; qu'ils choisissent les bons , et rejettent les mauvais ?

l'anonyme.

Oui , certainement.

SOCRATE.

Le raisonnement ne nous a-t-il pas forcé d'avouer que tous les gains, grands ou petits, sont bons?

l'anonyme.

Il m'y a forcé, Socrate, plus qu'il ne me l'a persuadé.

SOCRATE.

Peut-être la persuasion viendra-t-elle ensuite.

2o4 HIPPARQUE.

En ce moment, que ce soit par persuasion ou par un autre sentiment, conviens-tu avec moi que toute espèce de gain , grand ou petit , est un bien?

l'anonyme. J'en conviens.

SOCRATE.

Conviens-tu aussi que tous les gens honnêtes désirent toute espèce de biens ? Cela n'est-il pas certain?

l'anonyme.

3e l'avoue.

SOCRATE.

Mais tu disais aussi que les méchans désirent toute espèce de gain , grand ou petit ?

l'anonyme. Je le disais.

SOCRATE.

Ainsi , selon ce que tu as dit , tous les hommes, bons ou méchans, aiment le gain.

l'anonyme. Cela me paraît ainsi.

SOCRATE.

Personne n'est donc autorisé à blâmer l'a- mour du gain , puisque celui qui voudrait le faire, aime lui-même le gain.

LES RIVAUX,

ou

DE LA PHILOSOPHIE.

ARGUMENT

PHILOSOPHIQUE.

«•»»«••««»«««

Kje petit dialogue , que la critique ne peut sans doute attribuer à Platon , contient le fonds ordinaire des idées socratiques sur la nature de la philosophie. Socrate y prouve très bien que la philosophie ne consiste ni à tout apprendre, un exercice modéré étant phis utile au moral comme au physique que des exercices excessifs et multipliés ; ni à se faire une idée générale de toutes les scien- ces et de tous les arts , car les connaissances si générales sont bien près d'être superfi- cielles ; mais à s'étudier et à se connaître soi-même , à distinguer les bons et les mauvais élémens de sa nature, à corriger ceux-ci , à perfectionner ceux-là. Or, qui se

2o8 ARGUMENT.

connaît lui-même est capable de connaître les autres ; qui distingue en soi le bien et le mal , saura bien distinguer les bons et les mëchans ; qui se juge et se gouverne , est digne de juger et de gouverner ses sem- blables ; et le vrai philosophe est à-la-fois homme d'état , juge , administrateur. En- fin, la vraie philosophie est tout entière dans la morale; et sa portée et ses limites sont celles de la morale elle-même.

LES RIVAUX,

ou

DE LA PHILOSOPHIE.

SOCRATE.

HiTANT entré l'autre jour dans l'école de De- nys* le grammairien,, j'y trouvai quelques jeu- nes gens des mieux faits et des meilleures fa- milles de la ville, avec leurs amans. Il y en avait surtout deux qui disputaient ensemble, mais sur quoi, c'est ce que je n'entendis pas bien; cependant il me parut que c'était sur Anaxagore ou OEnopide ** ; car ils traçaient

* Au rapport de Diogène Laerce, liv. III, chap. 5,et d'Olympiodore , Vie de Platon, dans son commentaire sur le Premier Alcihiade , Denys avait été le maître de Platon pour la grammaire.

** OEnopide de Chio, géomètre et astronome, contem- 5. i4

aïo LES RIVAUX.

des cercles, et avec la main ils imitaient cer- taines conversions des cieux; leur application était extrême. Curieux de savoir ce que c'était» je m'adressai à un jeune homme auprès de qui j'étais assis; et par hasard c'était l'amant de l'un de ceux qui disputaient. Je lui demandai donc, en lui poussant un peu du coude, de quoi ces deux jeunes gens étaient si fort occu- pés. Il faut, lui dis-je, que ce soit quelque chose de grand et de beau, pour exciter une application si sérieuse? Bon! me répondit-il, quelque chose de grand et de beau ! Us sont à bavarder sur les astres, et à débiter quelques niaiseries philosophiques. Surpris de cette ré- ponse: Comment! lui dis-je, jeune homme trou- A'es-tu donc qu'il soit ridicule de philosopher ? Pourquoi parler si durement? Un autre jeune homme, qui était assis près de lui, et qui était son rival , ayant entendu ma demande et sa réponse , me dit : En vérité , Socrate , tu ne trouves pas ton compte à demander à cet homme- là, s'il croit que la philosophie soit une extra- vagance; ne sais-tu pas qu'il a passé toute sa vie à remuer ses épaules dans la palestre, à bien se nourrir et à dormir? Quelle autre réponse

porain d'Anaxagore. (Diog. Laerce , liv. II, ch. 9. Dio- DORE de Sicile, liv. X. ch. I. Proclus, sur Euclide. )

LES RIVAUX. 211

peux-tu attendre de lui, sinon qu'il n'y a rien de plus ridicule que la philosophie? Celui qui me parlait ainsi avait cultivé son esprit; et l'au- tre, qu'il traitait si mal, n'avait cultivé que son corps. Je jugeai donc à propos de laisser celui que j'avais d'abord interrogé et qui lui- même ne se donnait pas comme très propre à la conversation, et je m'attachai à son rival , qui se piquait d'être plus savant, et tâchai d'en tirer quelque chose. Je vous parlais à tous deux, lui dis-je, et si tu te sens en état de me ré- pondre mieux que lui , je te fais la même ques- tion. Réponds-moi , crois-tu que ce soit une belle chose de philosopher? ou crois-tu le con- traire?

Les deux jeunes gens qui disputaient ensem- ble nous ayant entendu, cessèrent de disputer, et se mirent à nous écouter avec un profond silence. Je ne sais pas ce qu'à leur approche les deux rivaux éprouvèrent, mais pour moi, je tressaillis. C'est l'impression que me font toujours la jeunesse et la beauté. L'un des deux amans ne me parut pas moins ému que moi. Cependant il ne laissa pas de me répondre d'un ton avantageux: Socrate, si je pensais qu'il fut ridicule de philosopher, je ne me croirais pas un homme, et je ne regarde pas comme un homme quiconque peut avoir une telle pensée;

14.

1^12 LES PiIVAUX.

faisant par allusion à son rival, et haussant la voix pour être entendu de celui qu'il aimait.

C'est donc une belle chose de philosopher, lui dis-je.

Oui, assurément, répondit-il.

Mais, repris-je, te paraît-il possible de dé- cider si une chose est belle ou laide , si on ne la connaît auparavant?

Non.

Eh bien! sais-tu ce que c'est que philosopher?

Sans doute, me dit-il , je le sais.

Qu'est-ce donc, lui demandai-je?

Ce n'est autre chose, me répondit-il, que ce que Solon a dit quelque part:

Je vieillis en apprenant toujours. *

Et il me semble que celui qui vent être philo- sophe, doit ainsi apprendre tous les jours quel- que chose , et dans sa jeunesse et dans sa vieil- lesse, pour savoir en cette vie le plus qu'on peut savoir.

D'abord, celte réponse me parut satisfaisante; mais, après y avoir un peu pensé, je lui de- mandai s'il croyait que la philosophie consistât à tout apprendre.

* Ce vers de Soloii est cité dans le Lâches ; et au liv. VII de la République.

LES RIVAUX. arS

Sans aucun doute, me répondit-il.

Mais penses-tu, lui dis-je, que la philosophie soit seulement belle, ou crois-tu aussi qu'elle soit utile?

Très utile aussi, me répondit-il.

Cela te paraît-il particulier à la philosophie, repris-je, ou crois-tu qu'il en soit ainsi des autres arts? par exemple, le goût de la gym- nastique te paraît-il aussi utile que beau?

C'est selon , répondit-il en plaisantant ; avec celui-ci, désignant son rival, je ne crains pas de dire que ce goût n'est ni l'un ni l'autre; mais avec toi, Socrate, je conviens qu'il est à- là-fois et très beau et très utile.

Et crois-tu, lui dis-je, que le goût de la gym- nastique consiste à vouloir s'exercer le plus possible?

Sans doute, me répondit-il, comme le goût de la sagesse, la philosophie consiste à vouloir savoir le plus possible.

Mais, lui demandai-je, penses-tu que ceux qui s'appliquent à la gymnastique, aient d'autre but que de se bien porter?

Non, me dit-il.

Et par conséquent, lui dis-je ,^ c'est le grand nombre d'exercices , qui fait qu'on se porte bien?

Et comment, en effet, serait-il possible, me

2i4 LES RIVAUX.

répondit-il, qu'on se portât bien, avec peu d'exer- cice?

Sur cela, je trouvai à propos de pousser un peu mon athlète, pour qu'il vînt à mon secours, avec son expérience en fait de gymnastique; et lui adressant la parole: Pourquoi gardes-tu le silence, mon cher, quand tu l'entends parler ainsi? crois-tu que ce soit le grand nombre d'exercices qui fassent du bien à la santé, ou un exercice modéré ? Pour moi, Socrate , me ré- pondit-il , il me semblait que je pense toujours comme le précepte*, que les exercices modérés font la bonne santé. En veux-tu la preuve? vois ce pauvre homme , avec son application à l'étude ; il ne mange plus, il ne dort point, il est tout roide, et comme desséché par la méditation.

A ces paroles, les deux jeunes gens se pri- rent à rire, et le philosophe rougit. Je lui dis: Eh bien! ne conviens-tu pas présentement que ce n'est ni le grand ni le petit nombre d'exerci- ces qui font qu'on se porte bien; mais un exercice modéré? Veux-tu donc combattre con- tre deux ?

S'il n'y avait que lui, me dit-il, je lui tiendrais bien tète, et tu sens que je suis en état de lui prouver ce que j'ai avancé, serait-ce une chose

* HiPPOCKAT. <h' Mcrhis popularihus , liv. \I, sect. 6.

LES RIVAUX. 2 1.^

encore moins vraisemblable ; car voilà vraiment un redoutable adversaire ! mais avec toi, Socrate, je ne veux pas disputer contre mon sentiment. J'avoue donc que ce n'est pas le grand nombre d'exercices, mais un exercice modéré qui fait la bonne santé.

N'en est-il pas de même des alimens? lui dis- je. 11 en tomba d'accord; et sur toutes les au- tres choses qui regardent le corps, je le forçai de convenir que c'est le juste milieu qui est utile, et point du tout le trop, ni le trop peu; et il en convint avec moi. Et sur ce qui regarde l'âme lui dis-je ensuite, est-ce la quantité d'ali- mens qu'on lui donne qui lui est utile, ou la juste mesure?

La juste mesure.

Mais, les connaissances, repris-je, ne sont- elles pas les alimens de l'âme? 11 l'avoua.

Et par conséquent, lui dis-je, c'est la mesure et non la multitude des connaissances qui fait du bien à l'âme? 11 en tomba d'accord.

A qui pourrions-nous raisonnablement nous adresser, conlinuai-je, pour bien savoir quelle est la juste mesure d'alimens et d'exercices qui est bonne au corps? Nous convînmes tous trois que c'était à un médecin ou à un maître de gymnastique. Et sur les semences, pour connaî- tre cette juste mesure, qui consulter? Nous cou-

2i6 LES RIVAUX.

vînmes que c'était l'affaire du laboureur. Et sur les sciences, qui consulterons-nous donc pour savoir le milieu qu'il faut garder en les semant ou en les plantant dans l'âme? Sur cela, nous nous trouvâmes tous trois fort embarrassés. Puis- que nous ne saurions nous tirer de là, leur dis-je en badinant, voulez-vous que nous appelions à notre aide ces deux jeunes garçons ? ou peut- être en aurions-nous honte , comme Homère dit des amans de Pénélope, qui, ne pouvant tendre l'arc, ne voulaient pas qu'aucun autre pût le faire?*

Quand je vis qu'ils désespéraient de ti'ouver ce que nous cherchions, je pris un autre che- min. Je leur dis : Quelles sciences établissons- nous que doit apprendre un philosophe? car nous sommes convenus qu'il ne doit pas les ap- prendre toutes , ni même un très grand nombre.

Le savant, prenant la parole, dit que les plus belles, les plus convenables à apprendre au philosophe étaient celles qui lui devaient faire le plus d'honneur; et que rien ne pouvait lui en faire davantage que de paraître entendu dans tous les arts, ou du moins dans la plu- part et dans les plus considérés; qu'ainsi, il fallait qu'un philosophe eût appris tous les arts

* Odyssée, liv. XXI, v. îtST) el siiiv.

LES RIVAUX. 217

dignes d'un homme libre , ceux qui dépendent de l'intelligence, et non ceux qui dépendent de la main.

Fort bien, repris-je, c'est comme en archi- tecture. Tu auras ici un très bon maçon pour cinq ou six mines au plus; mais un architecte, tu ne l'aurais pas pour dix mille drachmes; car il y en a très peu dans toute la Grèce. N'est-ce pas ce que tu veux dire?

Oui , me répondit-il.

Alors je lui demandai s'il ne lui paraissait pas impossible qu'un homme apprît ainsi deux arts, bien loin qu'il put en apprendre un grand nom- bre , et qui fussent difficiles.

Sur quoi: Ne t'imagine pas, Socrate, me dit-il, que je veuille dire qu'il faut qu'un phi- losophe sache ces arts aussi parfaitement que ceux qui les pratiquent; mais comme il con- vient à un homme libre, à un homme instruit, pour entendre mieux que le commun des hom- mes ce que disent les maîtres , et pouvoir don- ner lui-même un avis ; pour qu'enfin sur tout ce qui se dit ou se fait à propos de ces arts, il se distingue par son goût et ses lumières.

Et moi, doutant encore de ce qu'il voulait dire: Vois, je te prie, lui dis-je, si j'entre bien dans l'idée que tu as du philosophe; tu veux que le philosophe soit auprès des artistes ce

-il 8 LES RIVAUX.

qu'un pentathle * est auprès d'un coureur ou d'un lutteur. Vaincu par chaque athlète dans l'exer- cice qui Un est propre, le pentathle ne tient que le second rang; tandis qu'il est au-dessus de tous les autres athlètes en général. Voilà peut- être l'effet que, selon toi, la philosophie produit sur ceux qui s'attachent à elle; ils sont dans cha- que art au-dessous des maîtres , mais ils l'empor- tent sur tous les autres hommes; de sorte qu'à le prendre ainsi, un philosophe est en toute chose un homme de second rang. Telle est, je crois, l'idée que tu veux donner du philosophe.

Socrate, me dit-il, tu as admirablement com- pris ma pensée , en comparant le philosophe avec le pentathle ; le philosophe est véritable- ment un homme qui ne s'attache à rien servile- ment, et qui ne travaille à aucune chose, de manière que pour porter l'une à sa perfection il néglige toutes les autres , comme font les ar- tistes; le philosophe s'applique à toutes ensem- ble avec mesure.

Après cette réponse , comme je souhaitais sa- voir nettement ce qu'il voulait dire, je lui de- mandai s'il croyait que les gens habiles fussent utiles ou inutiles.

* Athlète qui s'occupe de cinq sortes d'exercices. ( Bu- rette, Mém. de l'Acad. des Inscript, vol. IV. ).

LES RIVAUX. 219

Utiles, assurément , Socrate , me répondit-il.

Et si les habiles sont utiles, les malhabiles sont inutiles?

Il en tomba d'accord. '

Mais les philosophes sont-ils utiles , ou ne le sont-ils pas?

rSon-seulement utiles, mais les plus utiles des hommes.

Voyons donc si tu dis vrai, repris-je , et com- ment il se peut faire que soient si utiles des hommes qui ne sont qu'au second rang; car il est clair que le philosophe est inférieur à cha- que artiste en particulier.

Il en convint.

Oh! voyons un peu, repris-je, dis-moi, si tu étais malade, ou que tu eusses quelque ami qui le fût et dont tu fusses fort en peine, pour ré- tablir ta santé ou celle de ton ami , appellerais- tu le philosophe , cet habile homme de second ordre, ou ferais-tu venir le médecin?

Pour ma part, je les ferais venir tous les deux, me répondit-il.

Ah! ne me dis pas cela, repris-je, il faut opter : lequel appellerais-tu le plus tôt et de préférence ?

Si tu le prends ainsi , me dit-il , il n'y a per- sonne qui balançât, et ne fit venir plus tôt et de préférence le médecin.

220 LES RIVAUX.

Et si tu étais dans un vaisseau battu de la tempête, à qui t'abandonnerais-tu, toi et ce que tu as avec toi, au philosophe ou au pilote?

Au pilote , sans contredit.

Et dans toute autre occasion , tant qu'on aura l'homme de la chose, le philosophe ne sera pas fort utile?

Il me le semble , répondit-il.

Et par conséquent, repris-je, le philosophe est un homme très inutile; car dans chaque art nous avons des hommes habiles, et nous sommes tombés d'accord cpi'il n'y a que les habiles qui soient utiles, et que les autres sont inutiles?

Il fut forcé d'en convenir.

Oserai-je encore te demander quelque chose, lui dis-je, et n'y aura-t-il point de l'impolitesse à te faire tant de questions?

Demande-moi tout ce qu'il te plaira, me répondit-il.

Je ne veux que convenir de nouveau de tout ce que nous avons dit. Il me semble que nous sommes convenus d'un côté , que la philosophie est une belle chose; qu'il y a des philosophes; que le philosophe est habile ; que les gens ha- biles sont utiles, et les malhabiles inutiles: et de l'autre côté, nous sommes également tombés d'accord que les philosophes sont inutiles, tant qu'on a des maîtres dans chaque art; et que l'on

LES RIVAUX. -211

en a toujours. Ne sommes-nous pas convenus de cela?

Mais oui, me répondit-il.

Nous sommes donc convenus, à ce qu'il pa- raît, du moins d'après tes principes, que si phi- losopher c'est s'occuper de tous les arts, comme tu le dis, le philosophe est un être assez mal- habile et fort inutile, tant que les arts seront cultivés parmi les hommes. Mais, en vérité, mon cher, prends garde qu'il n'en soit pas ainsi, et que philosopher ne soit point du tout se mêler de tous les arts , et passer sa vie à tout faire et à tout apprendre; car, pour cela, c'est une honte, à mon avis, et l'on appelle manœuvres ceux qui s'occupent ainsi des arts. Au reste pour mieux savoir si je dis vrai, réponds-moi encore, je te prie : Qui sont ceux qui savent bien châtier les chevaux? Ne sont- ce pas ceux qui les rendent meilleurs?

Oui.

Et les chiens , de même ?

Oui.

Ainsi, c'est le même art qui les châtie et les rends meilleurs ?

Oui.

Mais cet art qui les châtie et les rend meil- leurs, est-ce le même qui discerne les bons d'avec les mauvais , ou en est-ce un autre?

222 LES RIVAUX.

Non, me dit il , c'est le même.

Diras-tu la même chose des hommes ? repris- je. L'art qui les rend meilleurs est-il le même que celui qui les châtie , et qui discerne les médians et les bons?

C'est le même.

L'art qui s'applique à un seul , s'applique à plusieurs, et celui qui s'applique à plusieurs, s'applique à un seul?

Oui.

Et il en est ainsi des chevaux et de tous les animaux?

Il en convint.

Mais repris-je, comment appelles-tu la science qui châtie ceux qui troublent les états et violent les lois? n'est pas la science du jnge?

Oui.

Et cette science , n'est-ce pas la justice?

Elle-même,

Ainsi le même art qui châtie les méchans, sert aussi à les faire reconnaître d'avec les bons?

Assurément.

Et qui en reconnaît un , en pourra reconnaître plusieurs?

Oui.

Et celui qui n'en pourra pas reconnaître plu- sieurs, n'en pourra pas même reconnaître vui?

Non.

LES RIVAUX. 22H

Un cheval qui ne reconnaîtrait pas les bons et les mauvais chevaux , ne reconnaîtrait pas non plus ce qu'il est lui-même?

Non.

Et un